Hello les Makers, j'espère que vous allez bien !
En ce 1er septembre, certains cahiers sont encore parfaitement vides. Aucun cours n’y a été copié, aucune date soulignée, aucune remarque écrite dans la marge. Pourtant, leur première page a déjà demandé beaucoup de travail.
Sur celle de mathématiques, le titre se glisse entre une racine carrée, un compas et quelques figures géométriques. Le cahier de SVT accueille une grenouille entourée de plantes, de cristaux et de tubes à essai. Pour l’anglais, on retrouve parfois un bus rouge, une cabine téléphonique ou les contours de Londres. Les lettres ont été dessinées, repassées, ombrées puis colorées avec soin. Il a fallu recommencer un chiffre, chercher comment remplir un espace resté trop blanc et résister à l’envie d’ajouter un dernier petit dessin dans un coin.
La page de garde scolaire n’est pourtant, à l’origine, qu’une page d’identification. Elle indique la matière, le prénom, la classe et l’année. Une fonction pratique qui pourrait être remplie en trente secondes.
Sur TikTok, Instagram et Pinterest, elle est devenue un véritable genre créatif. Chaque rentrée apporte ses nouvelles versions, ses tutoriels et ses compilations. On ne cherche plus seulement une page de garde pour son cahier de français, mais une page « facile », « esthétique », « kawaii », inspirée d’un univers précis ou suffisamment spectaculaire pour donner envie de la reproduire.
La rentrée ne commence plus toujours par une leçon.
Elle commence par un dessin.
Une ancienne habitude devenue un rendez-vous des réseaux sociaux
Les pages de garde décorées existaient bien avant TikTok. Dans les classes de primaire, de nombreux enseignants distribuent depuis longtemps des modèles à compléter ou à colorier. La professeure à l’origine du site Lutin Bazar explique par exemple les utiliser pour personnaliser les cahiers, occuper utilement les premiers temps de classe et accompagner les différences de rythme entre les élèves. Sa collection comprend des dizaines de modèles consacrés au français, aux mathématiques, aux sciences, à la poésie ou à l’anglais.
Mais les réseaux sociaux ont changé l’échelle du phénomène. Une page autrefois observée par une classe peut désormais être reproduite dans des milliers de cahiers.
La créatrice française Andréa, connue sous le nom d’andrea_drw_, en est devenue l’une des figures les plus visibles. Elle a commencé à publier des vidéos de dessin pendant le confinement de 2020. En 2024, Le Parisien Étudiant indiquait qu’elle dépassait les trois millions d’abonnés et que ses pages de garde figuraient parmi les contenus les plus attendus de son compte. Elle expliquait que les collégiens les suivaient surtout sur TikTok, tandis que les parents étaient davantage présents sur Instagram. La page de mathématiques restait, année après année, la plus populaire.
Une page peut lui demander deux à trois heures entre la recherche de l’idée, le croquis, la réalisation, le tournage et le montage. Pourtant, la vidéo finale donne l’impression que tout se construit facilement, trait après trait. Un titre apparaît, quelques symboles viennent l’entourer et une page blanche se transforme en petite affiche consacrée à une matière scolaire.
Ce format est parfaitement adapté aux réseaux : le sujet est immédiatement compréhensible, la transformation visible et le résultat suffisamment accessible pour donner envie d’essayer. Une fois la page de français publiée, les abonnés attendent les mathématiques, l’histoire-géographie, la musique ou les arts plastiques. La liste des matières organise naturellement la série.
Mais le succès de ces vidéos tient aussi à autre chose. À quelques jours de la rentrée, elles proposent une activité concrète au milieu d’une période remplie d’attente, de listes de fournitures et d’incertitudes. On ne connaît pas encore son emploi du temps définitif, ses professeurs ni le contenu des cours. On peut au moins décider à quoi ressemblera la première page.
Un petit exercice de direction artistique
Une page de garde réussie ne consiste pas seulement à savoir dessiner.
Il faut trouver une idée capable de représenter toute une matière. Les mathématiques convoquent les chiffres, les règles, les calculatrices et les formes géométriques. Le français s’installe volontiers dans une bibliothèque ou au milieu de livres ouverts. Les sciences utilisent les plantes, les animaux, les planètes ou le matériel de laboratoire. Chaque cours possède désormais son petit répertoire graphique.
L’élève doit ensuite organiser la page. Le titre sera-t-il placé au centre, dans la partie supérieure ou intégré au dessin ? Faut-il remplir les angles ou conserver de grandes zones blanches ? Combien de couleurs peuvent être utilisées sans rendre l’ensemble confus ? Le nom et la classe doivent rester visibles, même lorsqu’ils prennent place sur une étiquette dessinée, un morceau de papier fictivement scotché ou un petit panneau.
Ces choix sont ceux que rencontre n’importe quel graphiste devant une couverture, une affiche ou une page de magazine. À une échelle très simple, l’enfant travaille la typographie, la hiérarchie des informations, la palette et l’équilibre de la composition.
Le cahier acheté en grande surface devient alors un support personnel. Des dizaines d’élèves peuvent arriver en classe avec le même modèle bleu ou rouge ; il suffit d’ouvrir la couverture pour que les différences apparaissent.
Les outils se sont également diversifiés. On dessine encore au crayon et au feutre, mais les inspirations peuvent être préparées sur tablette, imprimées, décalquées ou adaptées à partir d’un modèle Canva. En 2026, des enseignantes proposent déjà des collections de pages de garde modifiables directement sur la plateforme, avec des versions colorées ou transformables en coloriages.
La frontière entre la page dessinée et la page imprimée devient donc assez souple. Certaines familles passent plusieurs heures à tout tracer à la main. D’autres utilisent une base prête à colorier. D’autres encore impriment un modèle presque terminé et ajoutent seulement le prénom, quelques couleurs ou des stickers.
L’essentiel semble moins résider dans la virtuosité du dessin que dans le fait d’avoir préparé le cahier avant de commencer à l’utiliser.
Personnaliser son cahier en recopiant la même page que tout le monde
La tendance contient tout de même un paradoxe amusant.
Les pages de garde sont présentées comme un moyen de personnaliser ses fournitures. Mais les modèles les plus populaires sont parfois reproduits presque à l’identique par des milliers d’élèves. Andréa raconte recevoir des photographies si fidèles à son tutoriel qu’elle a parfois l’impression de revoir sa propre réalisation.
Nous retrouvons ici une mécanique très présente dans le DIY actuel. Une création devient virale parce qu’elle est facilement identifiable, puis chacun cherche à refaire exactement la même. Les mêmes étagères entourent le titre de français, les mêmes petits objets scientifiques remplissent la page de SVT et les mêmes couleurs se retrouvent d’un cahier à l’autre.
Faut-il en conclure que ces pages ne sont pas réellement créatives ?
Ce serait oublier que l’imitation fait partie de l’apprentissage. On commence souvent par suivre une forme, comprendre comment elle a été construite et reproduire un geste avant de pouvoir s’en éloigner. Copier une page de garde peut être une première rencontre avec le lettrage, les ombres, la perspective ou la composition.
Et aucune copie manuelle n’est parfaitement identique. Un trait devient plus épais, une couleur manque dans la trousse, un dessin paraît trop difficile et doit être simplifié. L’élève ajoute parfois son animal préféré, change le fond ou transforme la petite bibliothèque du modèle en étagère remplie de mangas.
La personnalisation ne se trouve donc pas toujours dans l’idée de départ. Elle apparaît dans les écarts provoqués par la main, le matériel disponible et le niveau de chacun.
Il existe aussi une forme de création collective. Un même tutoriel circule, mais il est interprété dans des chambres, des cuisines et des salles de classe différentes. Certains parents dessinent avec leurs enfants ; Andréa observe elle-même que son contenu touche les collégiens sur TikTok et les familles sur Instagram. La page devient alors moins une œuvre originale qu’un rituel partagé autour de la rentrée.
Une jolie page donne-t-elle vraiment envie d’apprendre ?
Les commentaires associés à ces créations reviennent souvent sur la même idée : un beau cahier donnerait davantage envie de travailler.
La relation n’est pas si simple.
Des recherches ont montré que dessiner une information à mémoriser peut favoriser son rappel par rapport au simple fait de l’écrire. Mais ces études portent sur des mots, des concepts ou des notions transformés en images pendant l’apprentissage. Elles ne permettent pas d’affirmer qu’une grenouille dessinée sur la première page améliorera les résultats en sciences.
Les illustrations purement décoratives semblent jouer un autre rôle. Une série d’expériences menée auprès d’élèves de septième et huitième années a constaté qu’elles pouvaient améliorer légèrement l’humeur, la vigilance ou le calme et réduire la difficulté perçue d’un contenu, sans bénéfice direct démontré sur les apprentissages. Elles n’étaient globalement ni nuisibles ni réellement efficaces pour apprendre.
La page de garde appartient probablement à ce registre. Elle ne remplace ni l’attention en classe, ni les exercices, ni les révisions. Elle peut cependant modifier le rapport affectif au cahier.
Un carnet choisi, préparé et décoré n’est plus tout à fait un objet anonyme. On a passé du temps sur sa première page et l’on hésite peut-être davantage à le froisser ou à y écrire sans soin. La création marque aussi un passage : les fournitures ne sont plus une pile d’achats encore emballés, elles sont prêtes à accueillir l’année.
Chez les plus jeunes, ce moment peut faciliter l’entrée dans le travail scolaire. Chez les collégiens, il devient parfois l’un des rares espaces où l’expression personnelle est autorisée dans un cahier soumis ensuite à de nombreuses consignes.
Mais la tendance peut également produire une pression inutile. La page blanche, autrefois remplie rapidement, devient un projet que l’on pourrait « rater ». Face aux vidéos parfaitement cadrées, aux feutres bien rangés et aux dessins exécutés sans hésitation apparente, un élève peut avoir l’impression que sa page n’est pas assez belle.
Or, le cahier devra ensuite vivre. Il sera transporté, plié, corrigé, parfois taché et probablement beaucoup moins impeccable en novembre qu’au début du mois de septembre.
Une page de garde n’a pas besoin d’être une performance pour remplir son rôle.
Le premier DIY d’une année encore inconnue
La folie des pages de garde dit quelque chose d’assez joyeux sur la créativité des enfants et des adolescents.
Ils utilisent TikTok pour revenir vers une feuille. Ils regardent un écran, puis prennent un crayon, une règle et des feutres. La vidéo ne remplace pas l’activité manuelle : elle la déclenche.
Dans une rentrée largement organisée par les adultes — choix des matières, horaires, listes de fournitures, placement dans la classe — cette première page offre une petite zone de décision. On peut choisir un univers, une couleur et la manière dont le nom de la matière apparaîtra. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est déjà une façon de prendre possession de son année.
Les pages de garde sont aussi des créations très liées à l’instant. Elles n’ont pas vocation à être encadrées ni vendues. Elles resteront cachées sous la couverture d’un cahier que quelques personnes seulement ouvriront. Dans quelques mois, elles seront entourées de leçons, de feuilles collées de travers et de coins abîmés.
Le 1er septembre, le cahier ne contient encore aucune note, aucune erreur et aucun devoir oublié. Sa première page ressemble à une promesse soigneusement coloriée. Elle dit moins ce que l’élève sait déjà que la manière dont il aimerait commencer.
La plus belle page de garde n’est peut-être pas la plus spectaculaire ni la plus fidèle au tutoriel. C’est celle qui donne suffisamment envie d’ouvrir le cahier pour accepter d’écrire sur la page suivante.
Et vous, faisiez-vous partie de celles et ceux qui décoraient soigneusement la première page de chaque cahier, ou écriviez-vous simplement le nom de la matière avant de passer au premier cours ?
A très vite !
Caroline



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