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Hello les Makers, j’espère que vous allez bien !

Placez côte à côte un ancien abécédaire brodé et un personnage de jeu vidéo des années 1980. Au premier regard, ils semblent appartenir à deux mondes parfaitement opposés. D’un côté, une toile de lin, du fil coloré et un ouvrage réalisé patiemment à la main. De l’autre, un écran, quelques commandes et une image issue des premiers ordinateurs ou des premières consoles.

Regardez-les maintenant d’un peu plus près.

Les lettres du marquoir comme le personnage numérique sont construites sur une grille. Les courbes avancent par petits escaliers. Les détails sont réduits à ce qui reste vraiment nécessaire et chaque unité de couleur possède une place précise. Déplacez une seule croix ou un seul pixel et l’expression d’un visage, l’inclinaison d’une lettre ou la forme d’une fleur peut changer.

Le point de croix n’a évidemment pas inventé le pixel art au sens historique. Les deux pratiques sont apparues dans des contextes très différents, sans filiation directe démontrée. Elles ont pourtant résolu, à plusieurs siècles de distance, le même problème : comment créer une image reconnaissable à partir d’une grille composée de petites unités colorées ?



 

Une image construite case après case

Le principe du point de croix est particulièrement simple à comprendre. Sur une toile à trame régulière, chaque motif se construit à partir de petites croix de taille identique. Le dessin peut être imprimé sur le tissu ou présenté sous la forme d’une grille dans laquelle chaque case indique la couleur à utiliser.

Une croix ne représente pas toujours un élément complet. Elle devient une partie de pétale, un fragment de lettre ou une nuance dans le pelage d’un animal. Ce n’est qu’en s’éloignant légèrement que l’œil cesse de regarder les points séparément et recompose l’image.

Le pixel fonctionne de manière comparable. Il constitue l’unité élémentaire d’une image numérique affichée sur une grille. Pris isolément, il n’est qu’un carré de couleur. Placé au milieu de nombreux autres, il participe à une forme, une ombre ou un volume.

Le Victoria and Albert Museum décrit le point de croix comme l’un des points de broderie les plus simples et les plus immédiatement reconnaissables. Il apparaît notamment dans les marquoirs historiques, dont le musée conserve plus de 700 exemples, certains remontant au XVe siècle. Ces ouvrages réunissaient des alphabets, des chiffres, des bordures et des motifs destinés à l’apprentissage ou à la conservation d’un répertoire textile.

Bien avant l’écran, des brodeuses savaient donc déjà traduire une lettre, un animal ou une fleur dans un langage quadrillé.

 

Non, la broderie n’a pas donné naissance aux pixels

La ressemblance est séduisante, mais il serait trompeur d’en faire une histoire d’influence directe. Les ingénieurs qui ont développé les premières images numériques ne cherchaient pas à reproduire les grilles de broderie.

Les premiers affichages informatiques étaient soumis aux caractéristiques techniques des machines : capacité de calcul, mémoire disponible, résolution de l’écran et nombre limité de couleurs. Le Computer History Museum fait remonter l’affichage de pixels sur un ordinateur au Manchester Baby, en 1947. Les premières images numériques détaillées apparaissent ensuite progressivement avec le développement des scanners, des écrans et des systèmes graphiques.

Le mot « pixel art » est employé dans une publication d’Adele Goldberg et Robert Flegal en 1982, à une époque où les outils informatiques commencent à permettre de créer et de modifier des images directement à l’échelle du point.

Le point de croix n’est donc pas l’ancêtre technique de la pixel art. Il en constitue plutôt un cousin analogique : une pratique plus ancienne qui partage avec elle une même structure visuelle.

 

Susan Kare, un pont entre le papier quadrillé et l’écran

L’histoire de Susan Kare illustre parfaitement cette proximité.

Au début des années 1980, la graphiste travaille sur les premières icônes du Macintosh. Elle doit représenter des fonctions informatiques complexes dans des carrés minuscules : une corbeille pour supprimer un document, une paire de ciseaux pour couper du texte ou encore une main permettant de déplacer un élément.

Pour concevoir ces images, elle ne commence pas directement sur un écran. Elle utilise du papier quadrillé, un crayon et un stylo. Chaque case du papier correspond à un pixel. Les carnets de croquis conservés par le Museum of Modern Art montrent des planches qui pourraient presque être confondues, de loin, avec des grilles de point de croix.

Le parallèle est frappant. Susan Kare doit choisir les cases à remplir pour rendre une forme immédiatement compréhensible, exactement comme une créatrice de motifs de broderie choisit les croix nécessaires pour dessiner une lettre ou un petit objet.

L’écran est numérique, mais la réflexion passe d’abord par un geste très matériel : colorier des carrés sur une feuille.

 




 

 

La grille oblige à aller à l’essentiel

Travailler sur une grille impose des décisions que l’on ne rencontre pas de la même manière dans un dessin classique.

Une ligne diagonale ne peut pas être parfaitement lisse. Elle progresse par paliers. Un cercle devient légèrement anguleux. Une courbe très douce demande davantage de cases et donc un motif plus grand. Lorsque l’espace est limité, il faut accepter de simplifier.

La palette elle aussi joue un rôle important. Dans une broderie, chaque couleur supplémentaire suppose une nouvelle aiguillée et une nouvelle référence de fil. Dans les premiers graphismes informatiques, le nombre de teintes était limité par les capacités des machines. Dans les deux cas, la contrainte pousse à choisir avec soin.

Faut-il employer trois roses différents pour créer le volume d’une fleur ou un seul suffit-il ? Deux carrés sombres peuvent-ils suggérer des yeux ? À partir de combien de cases une silhouette reste-t-elle reconnaissable ?

Cette économie de moyens explique pourquoi le point de croix et le pixel art donnent souvent naissance à des images très lisibles. Les formes sont débarrassées des détails secondaires. Une coiffure, une couleur ou un accessoire bien placé suffit parfois à reconnaître un personnage.

La contrainte n’empêche pas la création. Elle oblige à décider ce qui compte vraiment.

 

Les alphabets brodés étaient déjà des polices bitmap

La ressemblance devient encore plus évidente lorsque l’on observe les alphabets au point de croix.

Chaque lettre doit respecter la grille du tissu. Les courbes du B, du C ou du S sont traduites en petits angles. Les jambages possèdent une épaisseur constante et l’espacement doit rester suffisamment régulier pour que les mots soient lisibles. Le résultat évoque naturellement les premières polices numériques composées de pixels.

Le Metropolitan Museum conserve par exemple des marquoirs entièrement réalisés au point de croix, consacrés à des lettres, des chiffres ou même à des données géographiques. Un ouvrage britannique du XIXe siècle utilise ainsi uniquement le point de croix pour représenter les comtés anglais sous la forme d’un tableau coloré.

Un siècle plus tard, les premiers écrans posent aux créateurs de caractères des questions très proches. Comment dessiner une lettre élégante avec une résolution réduite ? Comment différencier un « O » d’un zéro ou un « I » d’un « l » avec quelques points seulement ?

La typographe Zuzana Licko a notamment conçu dans les années 1980 des caractères bitmap dessinés sur une grille de pixels. Ces polices, d’abord imposées par la faible résolution des écrans et des imprimantes, sont aujourd’hui recherchées pour leur esthétique numérique immédiatement reconnaissable.

Les abécédaires brodés et les caractères bitmap ne partagent pas la même histoire, mais ils obéissent à une grammaire étonnamment proche.

 

Lorsque les jeux vidéo sont entrés dans les tambours à broder

La rencontre entre les deux univers est devenue particulièrement visible avec le retour de l’esthétique des jeux vidéo des années 1980 et 1990.

Les personnages de cette période sont faciles à transposer en point de croix parce qu’ils ont déjà été conçus sur une grille. Il n’est presque pas nécessaire de les interpréter : chaque pixel peut devenir une croix. Le passage de l’écran à la toile semble naturel.

La transformation fonctionne aussi dans l’autre sens. Un ancien motif de point de croix peut être repris dans une illustration numérique sans perdre son identité. Les fleurs, les alphabets, les frises et les petits animaux brodés possèdent déjà cette apparence fragmentée que la culture visuelle associe désormais au pixel.

Les créateurs contemporains jouent volontiers avec ce rapprochement. Ils brodent des manettes, des cassettes, des ordinateurs, des icônes ou des objets emblématiques de leur enfance. Une technique transmise depuis des générations devient alors le support de souvenirs numériques.

Le contraste est assez réjouissant : un personnage né sur un écran peut demander plusieurs heures pour réapparaître lentement sur une toile, une croix après l’autre.

 

 

 

Une croix n’est pourtant pas un pixel

La comparaison possède ses limites, et c’est précisément là que le point de croix conserve tout son intérêt.

Le pixel est généralement perçu comme une surface carrée et lumineuse, produite par un écran. La croix laisse apparaître le tissu sous le fil. Elle possède une épaisseur, une direction et une texture. Selon la torsion du coton et la lumière, sa couleur peut sembler plus ou moins brillante.

Le geste introduit également des variations. La tension n’est jamais totalement identique, certaines croix sont légèrement plus serrées et le fil peut changer d’orientation. Le dos de l’ouvrage conserve les passages d’une zone à l’autre, les fils arrêtés et parfois quelques nœuds que l’on aurait préféré mieux dissimuler.

Une image numérique peut être dupliquée à l’identique autant de fois que nécessaire. Deux personnes brodant la même grille produiront toujours deux objets légèrement différents.

Le point de croix ajoute au dessin ce que l’écran ne peut pas reproduire entièrement : la matière, le temps passé et la trace de la main.

 

Pourquoi cette rencontre nous plaît-elle autant ?

Le point de croix et le pixel art semblent aujourd’hui faits pour se retrouver, car ils portent chacun une forme de nostalgie.

Le premier rappelle les boîtes de fils, les abécédaires et les ouvrages familiaux. Le second évoque les écrans cathodiques, les premières consoles et les ordinateurs sur lesquels chaque image était encore visiblement composée de carrés.

Pourtant, leur succès actuel ne repose pas uniquement sur le souvenir. Dans les deux pratiques, la grille rend le projet compréhensible. Il est possible de compter les cases, de décomposer la forme et d’avancer sans avoir besoin de maîtriser le dessin académique.

Le point de croix permet ainsi de fabriquer une image complexe à partir d’un geste très simple. Le pixel art offre la même accessibilité apparente : on place un carré, puis un autre, jusqu’à voir apparaître une composition. La difficulté ne réside pas dans le mouvement de la main, mais dans les choix de formes et de couleurs.

Les deux univers partagent également le plaisir de voir une image émerger progressivement. Au début, quelques points isolés semblent ne rien représenter. Puis une silhouette apparaît, suivie d’un visage et des détails qui lui donnent son caractère.

 

Le point de croix peut-il nous apprendre à créer en pixels ?

Broder une grille est une excellente manière de comprendre comment une image se construit.

On découvre rapidement qu’ajouter des détails n’améliore pas toujours le résultat. Une ligne plus simple peut être plus lisible. Une palette réduite peut donner davantage de force à la composition. Un carré placé au mauvais endroit peut alourdir une lettre ou modifier une expression.

Ces leçons appartiennent autant au graphisme qu’à la broderie.

Pour créer son propre motif, il suffit d’ailleurs de commencer sur du papier quadrillé. On dessine une forme en remplissant les cases, on vérifie sa lisibilité en s’éloignant, puis on ajuste les proportions avant de choisir les fils. C’est presque exactement la méthode employée par Susan Kare pour concevoir les premières icônes du Macintosh.

Le papier, la toile et l’écran deviennent trois supports différents pour une même manière de penser l’image.

 

 

 

Alors, le point de croix avait-il inventé le pixel art ?

Non, si l’on parle d’invention et de filiation historique. Le pixel appartient à l’histoire de l’informatique et des écrans. Le point de croix appartient à celle du textile et de la broderie.

Mais bien avant l’apparition des ordinateurs, les brodeuses avaient déjà appris à créer des images en basse résolution. Elles savaient simplifier une courbe, construire un alphabet sur une grille et faire apparaître un dessin à partir de petites unités de couleur.

Elles ne manipulaient pas des pixels, mais elles en connaissaient déjà la logique.

Le point de croix n’a donc pas inventé le pixel art. Il avait simplement découvert, bien avant lui, qu’une image pouvait naître d’une poignée de carrés, de beaucoup de patience et de quelques couleurs bien choisies.

 

Et vous, aviez-vous déjà remarqué cette ressemblance entre les anciennes grilles de point de croix et les premiers graphismes numériques ?

À très vite !

Caroline

Le point de croix a t'il inventé le pixel art ?

12 sept. 2026

 Hello les Makers, j’espère que vous allez bien !

Dans une gare japonaise, entre les distributeurs de billets, les portiques et les panneaux indiquant les prochains départs, il arrive que l’on aperçoive une petite table sur laquelle sont posés un tampon et un encreur. Rien de très spectaculaire. Il n’y a parfois même pas de pancarte en anglais pour expliquer ce que l’on est censé faire. Pourtant, les voyageurs qui connaissent l’endroit s’arrêtent, sortent un carnet de leur sac, cherchent une page encore libre et appliquent soigneusement le tampon sur le papier.

Quelques secondes plus tard apparaît le souvenir de la gare : un train, un temple, une montagne, une spécialité locale ou la silhouette d’un bâtiment emblématique. L’empreinte n’est pas toujours parfaite. Une partie du motif peut manquer d’encre, le cercle peut être légèrement incliné et certains détails se perdre lorsque l’on a appuyé trop fort. Peu importe. Le tampon prouve que l’on est passé par là.

Ces cachets portent le nom d’eki stamps, 駅スタンプ en japonais. Eki signifie « gare », tandis que stamp, prononcé sutanpu, vient tout simplement de l’anglais. On pourrait les traduire par « tampons de gare », mais cette expression ne dit pas tout à fait la place qu’ils occupent dans la culture du voyage au Japon. Ce ne sont ni des validations administratives ni des souvenirs distribués lors d’une attraction touristique. Ce sont de petites images mises gratuitement à la disposition des voyageurs, que chacun peut venir imprimer dans son propre carnet.

 


 

Une gare résumée en quelques centimètres

Chaque eki stamp possède son dessin. Le nom de la gare y figure généralement aux côtés d’un paysage, d’un monument, d’une mascotte, d’un artisanat régional ou d’un produit connu dans les environs. Le tampon de la gare de l’aéroport de Narita représente par exemple le Narita Express et un avion en plein décollage. Ailleurs, on pourra découvrir un château, une fête traditionnelle, un quartier commerçant, une spécialité culinaire ou une variété de fleurs associée à la région.

Le graphisme doit remplir plusieurs missions dans un espace très réduit. Il faut pouvoir identifier le lieu, intégrer son nom et conserver suffisamment de contraste pour que l’image reste lisible une fois imprimée. Certains dessins sont très détaillés, avec une accumulation de petites lignes évoquant une gravure. D’autres choisissent une composition plus contemporaine, construite autour d’un symbole ou d’un seul caractère japonais.

En 2020, JR East a ainsi renouvelé les tampons de 78 gares de son secteur tokyoïte. Les nouveaux dessins s’inspiraient des kamon, les emblèmes traditionnels japonais associés autrefois aux familles, et intégraient chacun un kanji tiré du nom de la gare. La collection obtenait une unité graphique immédiatement reconnaissable, sans empêcher chaque station de raconter son propre quartier. Le tampon de Shibuya ne pouvait pas être confondu avec celui d’Ueno ou de Tokyo, mais tous semblaient appartenir à une même série. 

Ce travail est assez éloigné de l’image du petit cachet fabriqué rapidement pour une opération touristique. Un eki stamp constitue une véritable commande d’illustration. Il doit être compris par les habitants, attirer les voyageurs et continuer à fonctionner lorsque le dessin est réduit à une seule couleur d’encre.

Le résultat ressemble parfois à une miniature d’affiche de voyage.

 

Le premier eki stamp serait né à Fukui en 1931

L’origine de la tradition est généralement située à la gare de Fukui, sur la côte de la mer du Japon. En 1931, le chef de gare Kanichi Tominaga aurait eu l’idée de créer un tampon commémoratif que les voyageurs pourraient conserver. Le dessin représentait notamment Eiheiji, un important temple zen situé dans la région. Le succès de cette première empreinte aurait rapidement attiré l’attention d’autres gares. 

À cette époque, le chemin de fer ne servait pas uniquement à déplacer plus rapidement les voyageurs. Il participait à la découverte du territoire. Une gare pouvait devenir la porte d’entrée d’un temple, d’un paysage ou d’une ville thermale encore peu connue. Le tampon prolongeait cette fonction : il identifiait la destination tout en donnant envie de regarder ce qui se trouvait au-delà du quai.

La pratique prit une autre ampleur en 1970 avec la campagne Discover Japan, lancée par les chemins de fer nationaux japonais. Des tampons furent installés dans un très grand nombre de gares, accompagnés de carnets destinés à les collectionner. Dix ans plus tard, la série Watashi no Tabi, que l’on peut traduire par « Mon voyage », renforça encore cette habitude. Les empreintes étaient classées selon leur forme et leur couleur, en fonction de ce qu’elles représentaient : paysage, monument, source chaude ou particularité locale. 

Collectionner les tampons ne consistait donc plus seulement à emporter un souvenir des endroits visités. Le carnet pouvait dicter une partie de l’itinéraire. On descendait dans une gare parce que l’on savait qu’un dessin particulier y était disponible, puis l’on reprenait le train pour rejoindre le suivant.

Le réseau ferroviaire devenait à la fois le terrain et la règle du jeu.

 

Où trouve-t-on les tampons dans les gares ?

C’est probablement la question que l’on se pose lorsque l’on découvre les eki stamps avant un voyage au Japon. Malheureusement, il n’existe pas un emplacement identique dans toutes les gares.

JR East précise que la majorité de ses tampons sont placés à l’extérieur des portiques, afin de pouvoir être utilisés librement. Certains sont toutefois conservés dans un guichet Midori-no-madoguchi, dans un bureau d’information ou à l’intérieur de la zone accessible avec un titre de transport. Il suffit alors de s’adresser au personnel de la gare.

La phrase « Eki sutampu wa arimasu ka ? » permet de demander s’il existe un tampon dans la gare. Dans les grandes stations, il peut être installé dans un espace appelé stamp corner, sur une petite table accompagnée d’un encreur. Dans les gares moins fréquentées, le tampon est parfois rangé derrière le guichet pour éviter qu’il ne soit perdu ou abîmé.

Il vaut mieux le chercher avant de franchir les portiques de sortie, surtout dans les gares complexes possédant plusieurs compagnies ferroviaires et de nombreux accès. Une gare comme Shinjuku, Tokyo ou Shibuya n’est pas un bâtiment que l’on traverse en quelques minutes : trouver le bon guichet peut déjà devenir une petite enquête.

Tous les tampons ne sont pas non plus accessibles à toute heure. Lorsqu’ils sont conservés par le personnel, leur disponibilité dépend des horaires d’ouverture du guichet. Le dessin peut également avoir été déplacé, retiré temporairement ou remplacé. La collection n’est jamais totalement stable, et c’est aussi ce qui attire les passionnés les plus assidus.

En juin 2026, JR East a par exemple renouvelé simultanément plusieurs tampons dans les secteurs de Yamanashi, Tama et Musashino, puis organisé un parcours numérique pour accompagner leur lancement. Un ancien dessin peut donc devenir un témoignage d’une collection disparue, même lorsque la gare existe toujours. 

 


 

 

Quel carnet choisir pour collectionner les eki stamps ?

Aucun carnet officiel n’est imposé. Il est possible d’utiliser un carnet de voyage, un cahier à dessin ou un modèle spécifiquement vendu pour les tampons de gare. Le choix du papier compte toutefois davantage qu’on ne pourrait le penser.

Une feuille trop fine risque de laisser traverser l’encre. Un papier très absorbant peut boire le motif avant que les détails aient eu le temps de s’imprimer correctement. À l’inverse, une surface trop lisse demande quelques secondes de séchage avant de refermer le carnet. Un format légèrement supérieur à celui d’une carte postale offre généralement assez d’espace, car certains cachets sont plus grands que prévu.

Pour obtenir une empreinte lisible, mieux vaut vérifier l’encre sur un brouillon lorsqu’une feuille de test est disponible, poser le carnet sur une surface parfaitement plane et appuyer régulièrement sans faire bouger le tampon. Le geste paraît évident jusqu’au jour où l’on soulève l’outil et découvre un dessin coupé en deux, entouré d’une belle auréole d’encre.

Les collectionneurs ajoutent parfois la date, le nom de la ligne, le billet du trajet ou quelques mots sur ce qu’ils ont vu à proximité. D’autres préfèrent laisser la page entièrement consacrée à l’empreinte. Au retour, les carnets ressemblent à des inventaires graphiques du voyage : les dessins changent de forme et de couleur, mais ils sont réunis par le même papier et la même main.

Ils peuvent aussi devenir une formidable base pour le journaling. Un tampon de gare associé à un ticket, une photographie instantanée, un morceau d’emballage ou une étiquette trouvée pendant la journée raconte souvent davantage qu’une accumulation de souvenirs achetés au dernier moment dans une boutique d’aéroport.

 

Collectionner les gares ou découvrir les villes ?

À l’origine, le tampon servait à conserver la trace d’une étape. Avec le temps, le rapport s’est parfois inversé : certains voyageurs choisissent leurs étapes pour obtenir les empreintes.

Il existe même un terme informel pour désigner les amateurs de tampons ferroviaires : les oshi-tetsu, que l’on pourrait traduire par les passionnés de train qui « pressent » des tampons. Ils appartiennent à la grande famille des tetsudō fan, les amateurs de chemin de fer japonais, aux côtés de ceux qui photographient les trains, enregistrent les sons des gares, étudient les horaires ou collectionnent les billets. 

 

La recherche d’un tampon modifie doucement la façon de voyager. Elle pousse à ralentir dans un lieu habituellement associé à la correspondance et à l’efficacité. On regarde le plan de la gare, on échange quelques mots avec un agent, puis on observe le dessin pour comprendre ce que la ville a choisi de montrer d’elle-même.

Ce choix est rarement neutre. Une gare peut mettre en avant son passé historique tandis qu’une autre préfère une architecture récente, une mascotte populaire ou une spécialité à déguster. Au fil du carnet se dessine moins une carte objective du Japon qu’un autoportrait composé par chaque destination.

 

Les stamp rallies, une chasse au trésor à l’échelle d’une ligne de train

Les eki stamps permanents ne doivent pas être confondus avec les stamp rallies, même si les deux pratiques utilisent le même geste. Un stamp rally est un parcours limité dans le temps, organisé par une compagnie ferroviaire, une ville, un musée ou parfois un centre commercial.

Les participants récupèrent un dépliant comportant plusieurs emplacements vides, puis doivent visiter les différentes stations pour réunir la collection. Le thème peut être lié à l’histoire d’une ligne, à des trains anciens, à une saison ou à une œuvre de la culture populaire. JR East organise régulièrement ce type d’opération autour de mangas, de films et de personnages connus ; selon les événements, compléter une partie ou la totalité du parcours permet d’obtenir un autocollant, une carte, un petit objet exclusif ou de participer à un tirage au sort. 

Le rallye transforme les transports en chasse au trésor. Une station dans laquelle on ne serait jamais descendu devient indispensable parce qu’elle détient l’un des tampons manquants. Les compagnies ferroviaires encouragent ainsi les voyageurs à parcourir plusieurs lignes, tandis que les participants découvrent des quartiers absents des itinéraires touristiques habituels.

La récompense est généralement modeste. L’envie de terminer la série suffit largement à faire fonctionner le jeu.

 

 


 

Des tampons dans les gares, mais pas seulement

Le principe du tampon souvenir dépasse largement le réseau ferroviaire. On en rencontre dans des musées, des observatoires, des châteaux, des offices de tourisme, des aéroports, des ports et certains sites naturels. Ces cachets sont plus justement appelés kinen stamps, c’est-à-dire tampons commémoratifs ou souvenirs.

Les michi-no-eki, ces aires routières japonaises qui réunissent stationnement, informations touristiques, restauration et vente de produits locaux, possèdent elles aussi leurs collections. À Hokkaido, plus d’une centaine de ces étapes disposent d’un tampon propre, permettant de construire un carnet de route sans prendre le train. 

Il existe donc au Japon une sorte de géographie parallèle faite d’empreintes. On peut traverser un musée, atteindre un point de vue en téléphérique, visiter un aquarium ou s’arrêter sur une route de campagne et retrouver, à la fin du parcours, la même petite table avec son tampon.

Pour un voyageur attentif, elle finit presque par devenir familière.

 

À ne pas confondre avec les goshuin

La proximité visuelle entre tous ces cachets peut prêter à confusion, mais les eki stamps et les goshuin n’ont ni la même origine ni la même signification.

Les goshuin sont remis dans les temples bouddhistes et les sanctuaires shinto. Ils combinent généralement plusieurs sceaux rouges et une calligraphie réalisée à l’encre noire, avec le nom du lieu et la date de la visite. Ils sont recueillis dans un carnet particulier appelé goshuinchō et s’accompagnent habituellement d’une offrande. Ils possèdent une dimension religieuse que n’ont pas les tampons touristiques en libre-service. 

Il convient donc de conserver un carnet séparé pour les eki stamps. Utiliser un goshuinchō comme un simple album de tampons risquerait d’être perçu comme un manque de respect, même si les deux pratiques partagent le goût du papier, du sceau et de la trace laissée par un lieu.

La différence se ressent également dans le geste. L’eki stamp est appliqué par le voyageur lui-même, souvent rapidement entre deux trains. Le goshuin est préparé ou remis par une personne attachée au temple ou au sanctuaire. L’un appartient au parcours touristique et ferroviaire ; l’autre accompagne la visite d’un espace spirituel.

 

L’Ekitag, ou le carnet de tampons sans carnet

La pratique possède désormais sa version numérique. L’application Ekitag permet de récupérer des tampons en approchant un téléphone d’une balise NFC installée dans certaines gares. L’image rejoint alors un carnet virtuel, dans lequel elle peut être classée et conservée. Des modèles permanents côtoient des séries temporaires et des campagnes organisées autour d’événements. 

Le dispositif facilite évidemment la collection. Plus besoin de transporter un carnet, de vérifier l’état de l’encre ou d’attendre que la page sèche. Il permet également aux compagnies de proposer des parcours dont les contenus évoluent sans avoir à fabriquer et distribuer de nouveaux tampons physiques.

Pourtant, les deux expériences ne racontent pas exactement le même voyage. Dans l’application, l’image est nette, droite et identique pour tous. Sur le papier, elle conserve la pression de la main, la quantité d’encre disponible ce jour-là et le petit décalage qui s’est produit au moment de soulever le tampon.

L’empreinte numérique certifie le passage. L’empreinte encrée en garde le geste.

 

  


 

Un souvenir qui ne s’achète pas

Les eki stamps ont une qualité assez inhabituelle parmi les souvenirs de voyage : ils ne prennent presque aucune place et ne coûtent généralement rien. Leur valeur ne vient ni de leur matière ni de leur rareté commerciale. Elle se construit à mesure que le carnet se remplit.

Pour obtenir chaque motif, il a fallu être dans une gare précise, parfois chercher longtemps, demander de l’aide ou modifier légèrement son trajet. Une page ratée ne peut pas être remplacée par une empreinte achetée en ligne sans perdre l’essentiel de son intérêt. Le tampon est attaché au moment où il a été réalisé.

Il possède également quelque chose que les photographies de voyage ont parfois perdu. Nous pouvons prendre des centaines d’images en quelques jours et ne plus jamais les regarder. Le carnet de tampons, lui, impose un choix, un emplacement et un contact physique avec le papier. Une seule empreinte suffit à représenter une gare entière.

C’est peut-être pour cela que ces petits dessins sont si séduisants. Ils n’essaient pas de reproduire fidèlement tout ce que l’on a vu. Ils en gardent un symbole : la façade d’un bâtiment, le profil d’un train, quelques pétales de fleurs ou la forme d’une montagne. Le reste revient avec le souvenir.

Lors d’un prochain voyage au Japon, je crois que je glisserais volontiers un carnet vide dans ma valise. Pas pour réussir à obtenir tous les tampons d’une ligne ni pour construire une collection parfaite, mais pour voir la manière dont chaque gare a choisi de se raconter.

 

Et vous, aimeriez-vous rapporter un carnet rempli d’eki stamps de votre voyage au Japon ?

À très vite !

Caroline

 Hello les Makers, j'espère que vous allez bien !

 

Depuis quelques mois, j'ai l'impression que les couleurs sont partout.

Pas seulement dans les collections de mode ou les tendances déco, mais dans les conversations elles-mêmes. Sur les réseaux sociaux, les vidéos consacrées à la colorimétrie se multiplient. Certaines montrent des personnes découvrir leur saison pour la première fois, d'autres comparent des palettes de couleurs ou analysent pourquoi une teinte semble illuminer un visage tandis qu'une autre paraît l'éteindre.

Au départ, je regardais cela avec une certaine curiosité. Comme beaucoup de tendances qui apparaissent sur Internet, je pensais qu'elle finirait par disparaître aussi vite qu'elle était arrivée.

Et pourtant, la colorimétrie continue de gagner du terrain.

Plus j'observe ce phénomène, plus je me dis qu'il ne s'agit pas seulement d'une histoire de vêtements ou de maquillage. Si le sujet rencontre un tel succès aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'il répond à une question que beaucoup d'entre nous se posent sans forcément la formuler ainsi : pourquoi sommes-nous attirés par certaines couleurs plutôt que d'autres ?

 

 


Lorsque l'on s'intéresse aux loisirs créatifs, cette question apparaît assez rapidement. Il suffit d'ouvrir ses placards pour s'en rendre compte. Certaines personnes accumulent les tissus terracotta, les verts sauge et les tons naturels. D'autres reviennent sans cesse vers les couleurs vives, les associations contrastées ou les palettes pastel.

Ce qui est fascinant, c'est que ces préférences sont souvent beaucoup plus stables qu'on ne l'imagine.

Bien avant que la colorimétrie ne devienne populaire, nous construisions déjà nos propres univers de couleurs. Sans y réfléchir, nous choisissions les mêmes nuances pour nos carnets, nos vêtements, notre décoration ou nos projets créatifs. Comme si nous cherchions instinctivement à créer un environnement qui nous ressemble.

C'est peut-être ce qui explique l'engouement actuel pour la colorimétrie.

À une époque où les tendances se succèdent à un rythme impressionnant, elle propose une approche beaucoup plus personnelle. Au lieu de nous demander quelles sont les couleurs à la mode cette saison, elle nous invite à observer celles qui nous mettent réellement en valeur et avec lesquelles nous nous sentons bien.

Je trouve d'ailleurs intéressant que cette recherche arrive au moment même où la personnalisation occupe une place centrale dans de nombreux domaines. Nous créons des playlists adaptées à nos goûts, nous personnalisons nos téléphones, nous choisissons des algorithmes capables de comprendre nos préférences et nous cherchons des objets qui reflètent davantage notre personnalité.

 

 

 

La colorimétrie s'inscrit finalement dans cette même logique.

Elle ne consiste pas seulement à suivre des règles. Elle offre un langage permettant de mettre des mots sur des intuitions que nous avions déjà. Elle explique pourquoi certaines associations de couleurs nous attirent immédiatement et pourquoi d'autres nous laissent totalement indifférents.

En tant que passionnée de créativité, ce n'est d'ailleurs pas tant l'aspect mode qui m'intéresse que ce que cette tendance révèle de notre rapport aux couleurs.

Parce que lorsque l'on crée, les couleurs ne servent pas simplement à embellir un projet. Elles racontent une histoire. Elles créent une ambiance. Elles traduisent une émotion. Elles participent à construire tout un univers visuel.

Et peut-être que si la colorimétrie nous passionne autant aujourd'hui, c'est parce qu'elle nous aide à mieux comprendre ce langage silencieux que nous utilisons tous les jours sans même nous en rendre compte.

Finalement, derrière les palettes saisonnières et les nuanciers qui envahissent les réseaux sociaux, il y a quelque chose d'assez universel : cette envie de mieux comprendre ce qui nous attire, ce qui nous ressemble et ce qui nous inspire.

Et lorsqu'on aime créer, difficile d'imaginer un sujet plus passionnant que celui-là.

Et vous, avez-vous remarqué certaines couleurs qui reviennent sans cesse dans votre garde-robe, votre décoration ou vos projets créatifs ?

A très vite !

Caroline

 Hello les Makers, j'espère que vous allez bien !

 

Il y a quelques semaines, je suis tombée sur une vidéo montrant des personnes faisant la queue devant un supermarché Trader Joe's pour acheter... un sac de courses.

Pas une édition limitée d'une grande maison de luxe.

Pas une collaboration avec un créateur célèbre.

Un sac de courses.

 

Quelques jours plus tard, je voyais passer sur Pinterest des collections de goodies 7-Eleven au Japon. Puis des vidéos consacrées aux collaborations Monoprix. Puis des discussions entières autour d'objets que l'on aurait probablement considérés comme parfaitement banals il y a encore quelques années.

Et je me suis demandé à quel moment cela était devenu normal.

Car ce phénomène dépasse largement le simple succès d'un produit.

Depuis quelque temps, j'ai l'impression que notre regard sur les objets du quotidien est en train de changer.

Pendant longtemps, les marques ont cherché à nous faire rêver en nous proposant des univers exceptionnels. Le luxe, le voyage, l'exclusivité ou la rareté constituaient les ingrédients classiques du désir.

Aujourd'hui, certains des objets les plus convoités proviennent d'endroits où l'on va simplement acheter son déjeuner ou faire ses courses de la semaine.

 


 Trader Joe's est probablement l'exemple le plus spectaculaire de cette évolution. À l'origine, il ne s'agit que d'une chaîne de supermarchés américaine. Pourtant, ses sacs réutilisables sont devenus de véritables objets de collection. Certaines éditions limitées se revendent sur internet, tandis que de nombreux touristes les rapportent comme souvenirs de voyage.

Ce qui est fascinant, c'est que l'objet n'a pratiquement pas changé : c'est notre regard qui a changé.

La même chose se produit au Japon avec les célèbres supérettes de quartier. Les enseignes comme 7-Eleven, Lawson ou FamilyMart occupent une place tellement importante dans la vie quotidienne qu'elles sont progressivement devenues des symboles culturels à part entière. Leurs logos, leurs emballages et leurs produits dérivés racontent aujourd'hui quelque chose de la culture japonaise contemporaine.

En France, Monoprix a probablement été l'un des premiers à comprendre ce phénomène. Bien avant que l'on parle de marques lifestyle, l'enseigne transformait déjà des objets très ordinaires en objets désirables grâce au design, à l'illustration et à une identité visuelle forte.

Je trouve cette évolution particulièrement intéressante parce qu'elle raconte quelque chose de notre époque.

Pendant des années, la culture visuelle s'est construite autour de l'exceptionnel.

 

 

 

Aujourd'hui, elle semble davantage fascinée par le quotidien.

Les réseaux sociaux ont probablement joué un rôle important dans cette transformation. Nous photographions nos cafés, nos bibliothèques, nos carnets, nos cuisines et nos courses. Les objets les plus ordinaires deviennent visibles, puis désirables.

Ils finissent par raconter quelque chose de nous.

Peut-être est-ce aussi une réaction à un monde où tout semble parfois très lisse et très standardisé. Un sac Trader Joe's ou une tasse Starbucks évoquent immédiatement un lieu, une habitude, une ville ou même un souvenir de voyage. Ils possèdent une dimension émotionnelle que beaucoup d'objets plus prestigieux n'ont pas forcément.

Je trouve cette évolution particulièrement intéressante parce qu'elle raconte quelque chose de notre époque.

Pendant longtemps, la culture visuelle s'est construite autour de l'exceptionnel. Les marques cherchaient à nous faire rêver avec des univers éloignés de notre quotidien, tandis que les objets les plus désirables étaient souvent ceux qui semblaient les plus rares ou les plus inaccessibles.

Aujourd'hui, j'ai l'impression que le mouvement s'est inversé.

Les réseaux sociaux ont sans doute joué un rôle dans cette transformation. Nous photographions désormais ce qui compose notre vie de tous les jours : nos carnets, nos bibliothèques, les cafés où nous travaillons, les boutiques de quartier que nous aimons ou encore les objets qui nous accompagnent dans notre routine. Peu à peu, ces éléments familiers sont devenus des sources d'inspiration à part entière.

Dans ce contexte, il n'est finalement pas si surprenant qu'un sticker 7 Eleven puisse susciter autant d'intérêt. Ces objets racontent quelque chose de très concret. Ils évoquent des habitudes, des lieux que l'on fréquente, des souvenirs de voyage ou simplement une certaine manière de vivre. Ils sont profondément ancrés dans le réel, et c'est probablement ce qui les rend attachants.

Au fond, je me demande si cette tendance ne traduit pas un besoin plus large. Celui de trouver de la beauté dans l'ordinaire. De porter un regard nouveau sur des objets que l'on considérait autrefois comme purement fonctionnels. Comme si notre culture visuelle était devenue moins fascinée par l'exceptionnel que par les petites choses qui composent nos vies quotidiennes.

Et c'est peut-être pour cela que ces sacs de courses, ces goodies de supérettes japonaises ou ces objets siglés Monoprix continuent de nous intriguer. Ils nous rappellent que les objets les plus intéressants ne sont pas toujours les plus rares ou les plus chers.

Parfois, ce sont simplement ceux qui racontent le mieux notre époque.

Et vous, quel objet du quotidien trouvez-vous étonnamment beau ou attachant ?

A très vite !

Caroline

Quand l'ordinaire devient désirable

6 sept. 2026

 Hello les Makers, j’espère que vous allez bien !

 

Pendant longtemps, on a entendu partout cette phrase :

“Choisis un métier qui te passionne et tu n’auras pas l’impression de travailler.”

Je comprends complètement pourquoi cette idée a autant marqué notre génération.

Évidemment que cela fait rêver. Pouvoir passer ses journées à créer, imaginer, fabriquer, transmettre ou construire quelque chose qui nous anime profondément… cela semble être une forme de réussite idéale. Pendant des années, beaucoup de personnes ont quitté des chemins plus classiques pour essayer de bâtir une activité plus alignée avec leurs envies, leurs valeurs ou leur créativité.

Cela a aussi permis de très belles choses.

Mais avec le temps, je pense que beaucoup de personnes ont découvert une réalité plus nuancée.

Parce qu’une passion reste une passion… jusqu’au moment où elle devient un travail.

  


 


Même quand on aime profondément ce que l’on fait, le cadre change forcément. Il y a des objectifs, des contraintes, des deadlines, des périodes où l’on doit produire alors qu’on est fatigué, des moments où l’on crée davantage par nécessité que par envie.

Et parfois, ce que l’on aimait spontanément commence doucement à perdre sa légèreté.

Je pense que c’est particulièrement vrai dans les univers créatifs.

Quand une activité devient professionnelle, elle ne repose plus uniquement sur le plaisir de créer. Il faut aussi penser visibilité, organisation, communication, rentabilité, régularité, administratif, réseaux sociaux, attentes des clients… Toute une partie invisible qui finit parfois par prendre énormément de place.

Et honnêtement, je crois que beaucoup de personnes ressentent aujourd’hui une forme de fatigue autour de cette idée selon laquelle chaque passion devrait devenir productive.

Comme si aimer quelque chose ne suffisait plus.

Il faudrait en faire un business. Une marque. Un compte Instagram. Une boutique en ligne. Une activité secondaire. Une source de revenus.

Même nos loisirs semblent parfois devoir “servir” à quelque chose.

Et je trouve cela un peu triste finalement.

 

  

 

Parce qu’il existe quelque chose de très précieux dans le fait de créer sans attente derrière. Faire quelque chose juste parce que cela nous fait du bien. Sans chercher à le rentabiliser, à le publier ou à le transformer en projet professionnel.

Je pense même que certaines passions restent belles précisément parce qu’elles échappent au travail.

Certaines personnes cousent, peignent, brodent ou fabriquent simplement pour ralentir un peu. Pour retrouver une sensation de calme. Pour sortir du rythme des écrans et des obligations. Et à partir du moment où cette activité devient un métier, elle change forcément de place dans notre vie.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais vivre de ses passions. Évidemment que cela peut être merveilleux. Mais je crois qu’on parle encore trop peu de l’importance de garder aussi des espaces créatifs totalement libres.

Des endroits où l’on n’a rien à prouver.

Où l’on peut rater. Tester. Commencer un projet sans objectif précis. Abandonner une idée en cours de route sans culpabilité. Créer lentement, sans pression de résultat.

Et honnêtement, dans un monde où tout semble devoir être optimisé et monétisé, préserver certaines passions uniquement pour soi devient presque une forme de luxe.

Et vous, est-ce qu’il y a des activités que vous préférez désormais garder loin du travail ?

A très vite !
Caroline


Je ne veux plus transformer toutes mes passions en travail

4 sept. 2026

 Hello les Makers, j'espère que vous allez bien !

 

En ce 1er septembre, certains cahiers sont encore parfaitement vides. Aucun cours n’y a été copié, aucune date soulignée, aucune remarque écrite dans la marge. Pourtant, leur première page a déjà demandé beaucoup de travail.

Sur celle de mathématiques, le titre se glisse entre une racine carrée, un compas et quelques figures géométriques. Le cahier de SVT accueille une grenouille entourée de plantes, de cristaux et de tubes à essai. Pour l’anglais, on retrouve parfois un bus rouge, une cabine téléphonique ou les contours de Londres. Les lettres ont été dessinées, repassées, ombrées puis colorées avec soin. Il a fallu recommencer un chiffre, chercher comment remplir un espace resté trop blanc et résister à l’envie d’ajouter un dernier petit dessin dans un coin.

La page de garde scolaire n’est pourtant, à l’origine, qu’une page d’identification. Elle indique la matière, le prénom, la classe et l’année. Une fonction pratique qui pourrait être remplie en trente secondes.

Sur TikTok, Instagram et Pinterest, elle est devenue un véritable genre créatif. Chaque rentrée apporte ses nouvelles versions, ses tutoriels et ses compilations. On ne cherche plus seulement une page de garde pour son cahier de français, mais une page « facile », « esthétique », « kawaii », inspirée d’un univers précis ou suffisamment spectaculaire pour donner envie de la reproduire.

La rentrée ne commence plus toujours par une leçon.

Elle commence par un dessin.

  




  

Une ancienne habitude devenue un rendez-vous des réseaux sociaux

Les pages de garde décorées existaient bien avant TikTok. Dans les classes de primaire, de nombreux enseignants distribuent depuis longtemps des modèles à compléter ou à colorier. La professeure à l’origine du site Lutin Bazar explique par exemple les utiliser pour personnaliser les cahiers, occuper utilement les premiers temps de classe et accompagner les différences de rythme entre les élèves. Sa collection comprend des dizaines de modèles consacrés au français, aux mathématiques, aux sciences, à la poésie ou à l’anglais.

Mais les réseaux sociaux ont changé l’échelle du phénomène. Une page autrefois observée par une classe peut désormais être reproduite dans des milliers de cahiers.

La créatrice française Andréa, connue sous le nom d’andrea_drw_, en est devenue l’une des figures les plus visibles. Elle a commencé à publier des vidéos de dessin pendant le confinement de 2020. En 2024, Le Parisien Étudiant indiquait qu’elle dépassait les trois millions d’abonnés et que ses pages de garde figuraient parmi les contenus les plus attendus de son compte. Elle expliquait que les collégiens les suivaient surtout sur TikTok, tandis que les parents étaient davantage présents sur Instagram. La page de mathématiques restait, année après année, la plus populaire.

Une page peut lui demander deux à trois heures entre la recherche de l’idée, le croquis, la réalisation, le tournage et le montage. Pourtant, la vidéo finale donne l’impression que tout se construit facilement, trait après trait. Un titre apparaît, quelques symboles viennent l’entourer et une page blanche se transforme en petite affiche consacrée à une matière scolaire.

Ce format est parfaitement adapté aux réseaux : le sujet est immédiatement compréhensible, la transformation visible et le résultat suffisamment accessible pour donner envie d’essayer. Une fois la page de français publiée, les abonnés attendent les mathématiques, l’histoire-géographie, la musique ou les arts plastiques. La liste des matières organise naturellement la série.

Mais le succès de ces vidéos tient aussi à autre chose. À quelques jours de la rentrée, elles proposent une activité concrète au milieu d’une période remplie d’attente, de listes de fournitures et d’incertitudes. On ne connaît pas encore son emploi du temps définitif, ses professeurs ni le contenu des cours. On peut au moins décider à quoi ressemblera la première page.

 

 

Un petit exercice de direction artistique

Une page de garde réussie ne consiste pas seulement à savoir dessiner.

Il faut trouver une idée capable de représenter toute une matière. Les mathématiques convoquent les chiffres, les règles, les calculatrices et les formes géométriques. Le français s’installe volontiers dans une bibliothèque ou au milieu de livres ouverts. Les sciences utilisent les plantes, les animaux, les planètes ou le matériel de laboratoire. Chaque cours possède désormais son petit répertoire graphique.

L’élève doit ensuite organiser la page. Le titre sera-t-il placé au centre, dans la partie supérieure ou intégré au dessin ? Faut-il remplir les angles ou conserver de grandes zones blanches ? Combien de couleurs peuvent être utilisées sans rendre l’ensemble confus ? Le nom et la classe doivent rester visibles, même lorsqu’ils prennent place sur une étiquette dessinée, un morceau de papier fictivement scotché ou un petit panneau.

Ces choix sont ceux que rencontre n’importe quel graphiste devant une couverture, une affiche ou une page de magazine. À une échelle très simple, l’enfant travaille la typographie, la hiérarchie des informations, la palette et l’équilibre de la composition.

Le cahier acheté en grande surface devient alors un support personnel. Des dizaines d’élèves peuvent arriver en classe avec le même modèle bleu ou rouge ; il suffit d’ouvrir la couverture pour que les différences apparaissent.

Les outils se sont également diversifiés. On dessine encore au crayon et au feutre, mais les inspirations peuvent être préparées sur tablette, imprimées, décalquées ou adaptées à partir d’un modèle Canva. En 2026, des enseignantes proposent déjà des collections de pages de garde modifiables directement sur la plateforme, avec des versions colorées ou transformables en coloriages.

La frontière entre la page dessinée et la page imprimée devient donc assez souple. Certaines familles passent plusieurs heures à tout tracer à la main. D’autres utilisent une base prête à colorier. D’autres encore impriment un modèle presque terminé et ajoutent seulement le prénom, quelques couleurs ou des stickers.

L’essentiel semble moins résider dans la virtuosité du dessin que dans le fait d’avoir préparé le cahier avant de commencer à l’utiliser.

 

 

 

Personnaliser son cahier en recopiant la même page que tout le monde

La tendance contient tout de même un paradoxe amusant.

Les pages de garde sont présentées comme un moyen de personnaliser ses fournitures. Mais les modèles les plus populaires sont parfois reproduits presque à l’identique par des milliers d’élèves. Andréa raconte recevoir des photographies si fidèles à son tutoriel qu’elle a parfois l’impression de revoir sa propre réalisation.

Nous retrouvons ici une mécanique très présente dans le DIY actuel. Une création devient virale parce qu’elle est facilement identifiable, puis chacun cherche à refaire exactement la même. Les mêmes étagères entourent le titre de français, les mêmes petits objets scientifiques remplissent la page de SVT et les mêmes couleurs se retrouvent d’un cahier à l’autre.

Faut-il en conclure que ces pages ne sont pas réellement créatives ?

Ce serait oublier que l’imitation fait partie de l’apprentissage. On commence souvent par suivre une forme, comprendre comment elle a été construite et reproduire un geste avant de pouvoir s’en éloigner. Copier une page de garde peut être une première rencontre avec le lettrage, les ombres, la perspective ou la composition.

Et aucune copie manuelle n’est parfaitement identique. Un trait devient plus épais, une couleur manque dans la trousse, un dessin paraît trop difficile et doit être simplifié. L’élève ajoute parfois son animal préféré, change le fond ou transforme la petite bibliothèque du modèle en étagère remplie de mangas.

La personnalisation ne se trouve donc pas toujours dans l’idée de départ. Elle apparaît dans les écarts provoqués par la main, le matériel disponible et le niveau de chacun.

Il existe aussi une forme de création collective. Un même tutoriel circule, mais il est interprété dans des chambres, des cuisines et des salles de classe différentes. Certains parents dessinent avec leurs enfants ; Andréa observe elle-même que son contenu touche les collégiens sur TikTok et les familles sur Instagram. La page devient alors moins une œuvre originale qu’un rituel partagé autour de la rentrée. 

 

Une jolie page donne-t-elle vraiment envie d’apprendre ?

Les commentaires associés à ces créations reviennent souvent sur la même idée : un beau cahier donnerait davantage envie de travailler.

La relation n’est pas si simple.

Des recherches ont montré que dessiner une information à mémoriser peut favoriser son rappel par rapport au simple fait de l’écrire. Mais ces études portent sur des mots, des concepts ou des notions transformés en images pendant l’apprentissage. Elles ne permettent pas d’affirmer qu’une grenouille dessinée sur la première page améliorera les résultats en sciences.

Les illustrations purement décoratives semblent jouer un autre rôle. Une série d’expériences menée auprès d’élèves de septième et huitième années a constaté qu’elles pouvaient améliorer légèrement l’humeur, la vigilance ou le calme et réduire la difficulté perçue d’un contenu, sans bénéfice direct démontré sur les apprentissages. Elles n’étaient globalement ni nuisibles ni réellement efficaces pour apprendre.

La page de garde appartient probablement à ce registre. Elle ne remplace ni l’attention en classe, ni les exercices, ni les révisions. Elle peut cependant modifier le rapport affectif au cahier.

Un carnet choisi, préparé et décoré n’est plus tout à fait un objet anonyme. On a passé du temps sur sa première page et l’on hésite peut-être davantage à le froisser ou à y écrire sans soin. La création marque aussi un passage : les fournitures ne sont plus une pile d’achats encore emballés, elles sont prêtes à accueillir l’année.

Chez les plus jeunes, ce moment peut faciliter l’entrée dans le travail scolaire. Chez les collégiens, il devient parfois l’un des rares espaces où l’expression personnelle est autorisée dans un cahier soumis ensuite à de nombreuses consignes.

Mais la tendance peut également produire une pression inutile. La page blanche, autrefois remplie rapidement, devient un projet que l’on pourrait « rater ». Face aux vidéos parfaitement cadrées, aux feutres bien rangés et aux dessins exécutés sans hésitation apparente, un élève peut avoir l’impression que sa page n’est pas assez belle.

Or, le cahier devra ensuite vivre. Il sera transporté, plié, corrigé, parfois taché et probablement beaucoup moins impeccable en novembre qu’au début du mois de septembre.

Une page de garde n’a pas besoin d’être une performance pour remplir son rôle.

 

 

 

Le premier DIY d’une année encore inconnue

La folie des pages de garde dit quelque chose d’assez joyeux sur la créativité des enfants et des adolescents.

Ils utilisent TikTok pour revenir vers une feuille. Ils regardent un écran, puis prennent un crayon, une règle et des feutres. La vidéo ne remplace pas l’activité manuelle : elle la déclenche.

Dans une rentrée largement organisée par les adultes — choix des matières, horaires, listes de fournitures, placement dans la classe — cette première page offre une petite zone de décision. On peut choisir un univers, une couleur et la manière dont le nom de la matière apparaîtra. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est déjà une façon de prendre possession de son année.

Les pages de garde sont aussi des créations très liées à l’instant. Elles n’ont pas vocation à être encadrées ni vendues. Elles resteront cachées sous la couverture d’un cahier que quelques personnes seulement ouvriront. Dans quelques mois, elles seront entourées de leçons, de feuilles collées de travers et de coins abîmés.

 

Le 1er septembre, le cahier ne contient encore aucune note, aucune erreur et aucun devoir oublié. Sa première page ressemble à une promesse soigneusement coloriée. Elle dit moins ce que l’élève sait déjà que la manière dont il aimerait commencer.

La plus belle page de garde n’est peut-être pas la plus spectaculaire ni la plus fidèle au tutoriel. C’est celle qui donne suffisamment envie d’ouvrir le cahier pour accepter d’écrire sur la page suivante.

Et vous, faisiez-vous partie de celles et ceux qui décoraient soigneusement la première page de chaque cahier, ou écriviez-vous simplement le nom de la matière avant de passer au premier cours ?

 

A très vite ! 

Caroline

La folie des pages de garde : le premier DIY de la rentrée

1 sept. 2026

 Hello les Makers, j’espère que vous allez bien !

Il y a des tendances qui apparaissent brutalement puis disparaissent quelques mois plus tard.

Et puis il y a celles qui semblent traverser les décennies sans jamais réellement partir.

Le style Campus fait clairement partie de cette deuxième catégorie.

Cette esthétique a toujours été là d’une manière ou d’une autre. Elle change légèrement de forme selon les époques, les couleurs du moment ou les références culturelles, mais son univers reste immédiatement reconnaissable.

  


 Le sweat universitaire gris chiné.
Les vestes teddy.
Les bibliothèques en bois.
Les chambres étudiantes couvertes de photos.
Les vieux carnets annotés.
Les casiers métalliques.
Les baskets usées.
Les lampes de bureau allumées tard le soir.

Même sans avoir vécu dans un campus américain, je pense que beaucoup de personnes voient immédiatement les images que cette esthétique évoque.

Et honnêtement, je trouve cela fascinant.

Parce que le style Campus dépasse largement la mode. C’est presque une ambiance émotionnelle à part entière. Une vision très idéalisée de la jeunesse, des études, des amitiés et des débuts de vie adulte.

Dans les années 80, cette esthétique était très liée aux univers Ivy League américains, au sportswear universitaire et aux grandes lettres brodées sur les sweats. Dans les années 90, elle s’est mélangée à la culture skate et aux séries adolescentes. Impossible pour moi de ne pas penser immédiatement aux Vans à damier, aux couloirs de lycée américains et à toute cette culture visuelle un peu cool et décontractée.

Puis les années 2000 ont continué à nourrir cet imaginaire avec les teen movies, les dortoirs décorés de guirlandes lumineuses et les chambres d’étudiants vues dans les séries américaines.

Et aujourd’hui encore, Pinterest et TikTok continuent de le réinventer avec les univers “Dark Academia”, “Light Academia” ou encore les esthétiques vintage universitaires ultra chaleureuses.

Mais au fond, l’idée reste toujours la même.

 

 

 

 

Le style Campus crée une impression de vie.

Contrairement à certains univers très minimalistes et presque figés, cette esthétique accepte les objets accumulés, les livres empilés, les papiers qui traînent, les vêtements laissés sur une chaise ou les murs remplis de souvenirs.

Et je pense que c’est précisément pour cela qu’elle plaît autant aujourd’hui.

Nous avons passé des années entourés d’images extrêmement parfaites. Des intérieurs neutres, impeccables, presque trop propres pour être réellement habités. Le style Campus apporte au contraire quelque chose de beaucoup plus chaleureux et spontané.

Il donne l’impression que quelqu’un vit réellement dans cet espace.

Et forcément, le DIY adore ce type d’univers.

Parce que cette esthétique repose énormément sur la personnalisation. Les écussons cousus sur une veste, les photos imprimées, les moodboards accrochés au mur, les carnets customisés, les affiches rétro, les étagères remplies d’objets personnels… tout semble raconter quelque chose de très intime.

On n’est pas dans un univers figé ou ultra design.
On est dans un espace qui évolue avec la personne qui l’habite.

 

 

 

 

 Je trouve aussi intéressant que cette esthétique fonctionne autant aujourd’hui auprès de générations qui n’ont pourtant jamais connu les campus américains des années 90 ou 2000. Comme si cet imaginaire était devenu universel grâce aux films, aux séries et aux réseaux sociaux.

Le style Campus représente finalement une version très romantisée du quotidien.

Un endroit où l’on lit beaucoup, où l’on écrit dans des carnets, où l’on affiche ses inspirations sur les murs, où l’on écoute de la musique tard le soir et où les objets semblent garder des souvenirs.

Et honnêtement, je pense que c’est pour cela qu’il ne disparaît jamais vraiment.

Parce qu’il ne repose pas uniquement sur des vêtements ou des tendances déco.

Il repose surtout sur une sensation.

Et vous, quand vous pensez au style Campus, quelle image vous vient immédiatement en tête ?

A très vite !
Caroline

 Hello les Makers, j’espère que vous allez bien !

 

Il suffit d’entrer dans un magasin de bricolage avec l’intention très raisonnable d’acheter un pot de peinture beige pour comprendre à quel point la couleur peut compliquer les choses.

Devant le présentoir, le beige se divise soudain en dizaines de possibilités. Certains tirent vers le rose, d’autres vers le gris ou le jaune. Il y a les blancs chauds qui refusent d’être appelés beige, les couleurs sable, les teintes lin, les écrus, les ficelles et les nuances de pierre. On prélève plusieurs petites cartes, on les superpose, on les éloigne sous une lumière différente et l’on repart parfois avec cinq échantillons que personne d’autre ne parvient à distinguer.

Le nuancier devait nous aider à choisir. Il commence souvent par nous révéler l’étendue de ce que nous n’avions pas encore envisagé.

Ces éventails de couleurs ne sont plus réservés aux peintres, aux graphistes ou aux décorateurs. Nous les retrouvons dans les merceries, les boutiques de tissus, les rayons de maquillage, les configurateurs de meubles et les sites de vêtements. Sur IKEA, un canapé reste au centre de l’écran tandis que les variantes de tissus et de couleurs défilent sous sa photographie. Chez un fabricant de peinture, les échantillons sont classés en familles et complétés par de petits testeurs destinés à vérifier la teinte directement sur le mur. Chez DMC, un numéro permet de retrouver exactement la nuance de fil indiquée sur une grille.

Tous ces systèmes ne sont pas des nuanciers Pantone. La marque américaine a pourtant joué un rôle majeur dans la manière dont nous regardons aujourd’hui la couleur : comme une information que l’on peut isoler, classer, nommer, comparer et transmettre.

Comment un outil technique destiné à l’imprimerie est-il devenu une référence culturelle, jusqu’à influencer la présentation de nos canapés, de nos pots de peinture et de nos fournitures créatives ?



 

Les nuanciers existaient bien avant Pantone

Pantone n’a pas inventé l’idée de réunir plusieurs couleurs sur une carte. Les fabricants de peinture proposaient déjà des catalogues et des échantillons bien avant la création de son célèbre système.

Une exposition consacrée à un siècle de nuanciers de peinture, conservés entre 1880 et 1980 en Australie, montre que ces supports renseignaient à la fois sur les couleurs disponibles et sur les goûts de leur époque. Leur présentation a évolué avec les techniques d’impression, les usages commerciaux et la place croissante accordée à la décoration intérieure.

Le nuancier répondait à un besoin très concret. Une indication comme « vert clair » ou « bleu soutenu » n’était pas suffisamment précise pour commander une peinture, reproduire une décoration ou choisir deux produits assortis. Il fallait pouvoir montrer la couleur, puis lui attribuer un nom ou une référence.

Les cartes de peinture ont aussi permis de déplacer le choix hors de l’atelier du fabricant. Les clients pouvaient emporter les échantillons, les rapprocher d’un rideau, d’un papier peint ou d’un meuble et commencer à imaginer une pièce avant même d’ouvrir le pot.

Le principe est toujours le même aujourd’hui. Le nuancier Dulux Valentine présente les teintes disponibles dans plusieurs collections, tandis que les testeurs permettent d’appliquer réellement la peinture chez soi. La marque précise que la couleur peut se comporter différemment dans une pièce réelle par rapport au petit échantillon regardé en magasin.

Le nuancier ne donne donc pas une réponse définitive. Il organise une première sélection avant la rencontre de la couleur avec le mur.

 

Ce que Pantone a véritablement changé

L’apport de Pantone ne tient pas seulement à la quantité de couleurs réunies dans un éventail. La marque a surtout créé un langage partagé par les professionnels.

En 1963, elle lance le Pantone Matching System, ou PMS, destiné aux arts graphiques et à l’impression. Chaque couleur reçoit une référence et une formule permettant de la reproduire de manière cohérente. Un graphiste peut indiquer un numéro Pantone sur un fichier ou une charte, puis transmettre cette information à un imprimeur situé dans une autre ville ou un autre pays.

Avant cela, une entreprise pouvait demander que son emballage soit imprimé dans « le même rouge que la dernière fois », sans disposer nécessairement d’un système assez précis pour garantir le résultat. Le rouge risquait de devenir plus orangé chez un fournisseur, plus sombre chez un autre ou légèrement différent selon le papier.

Pantone transforme cette demande approximative en instruction. La couleur ne dépend plus seulement d’un échantillon difficile à décrire : elle reçoit un code.

Cette précision a énormément compté pour les identités visuelles. Lorsqu’une marque utilise toujours le même bleu ou le même rouge, la régularité participe à sa reconnaissance. Le système permet aux différents acteurs de la chaîne de production de travailler autour d’une référence commune, même si la reproduction finale reste dépendante des encres, des machines et des supports.

Pantone n’a pas seulement classé des couleurs. Il a rendu possible une conversation internationale à leur sujet.

 

 

 

Il n’existe pas un seul nuancier universel

Le succès de Pantone est tel que son nom est parfois employé comme un terme générique. Nous parlons d’une « couleur Pantone » pour évoquer n’importe quelle nuance précise ou d’un « nuancier Pantone » devant un éventail de peinture qui appartient pourtant à un tout autre système.

Pantone possède lui-même plusieurs bibliothèques. Le Pantone Matching System est principalement destiné au graphisme, à l’impression et au packaging. La gamme Fashion, Home + Interiors a été développée pour les textiles, la mode, la décoration et les produits de consommation. Une couleur imprimée sur du papier ne suffit pas à anticiper exactement son apparence sur du coton, du plastique ou un matériau enduit.

D’autres systèmes sont utilisés dans le design, l’architecture et l’industrie. Le système NCS, par exemple, repose sur la manière dont les couleurs sont perçues et fournit lui aussi un langage destiné à communiquer précisément entre différents métiers.

Les fabricants de peinture construisent en parallèle leurs propres collections, avec des références, des recettes et des noms commerciaux spécifiques. Un beige Dulux, un blanc Farrow & Ball ou une teinte proposée par une enseigne de bricolage ne sont pas automatiquement des couleurs Pantone.

Même lorsqu’un magasin peut analyser un échantillon Pantone pour fabriquer une peinture approchante, Pantone précise qu’il s’agit d’une correspondance réalisée dans le système propre au fabricant, et non nécessairement d’une reproduction absolument identique.

Le mot « nuancier » désigne donc moins une marque qu’une méthode : découper le monde de la couleur en références suffisamment stables pour être montrées, choisies et reproduites.

 

Quand un outil professionnel devient une icône

Pendant longtemps, les éventails Pantone intéressent surtout les graphistes, les imprimeurs, les stylistes et les fabricants. Leur sortie vers le grand public s’est faite lorsque la marque a commencé à parler non seulement de reproduction, mais aussi de tendances et de culture.

Le programme Pantone Color of the Year, créé à la fin des années 1990, a beaucoup participé à cette visibilité. Chaque année, une couleur est choisie et accompagnée d’un récit destiné à la relier à l’époque, aux modes de vie et aux évolutions culturelles. Le nuancier n’est plus seulement un outil permettant d’obtenir la bonne impression. Il devient une manière de raconter le moment présent.

Pantone a également transformé sa propre présentation en motif graphique. La grande zone de couleur placée au-dessus d’une bande blanche, accompagnée du nom et du numéro de la nuance, est devenue immédiatement reconnaissable. On la retrouve sur des carnets, des tasses, des objets de décoration et de nombreux produits réalisés sous licence.

La couleur n’habille plus simplement l’objet : elle en devient le sujet.

Une tasse jaune pourrait être un produit parmi beaucoup d’autres. Lorsqu’elle reprend la présentation d’une fiche Pantone, elle semble contenir un fragment officiel de la couleur. Le numéro lui donne une précision presque scientifique et transforme un objet ordinaire en élément de collection.

Pantone a réussi à rendre séduisant l’outil qui servait à éviter les erreurs de production.

  

Le rayon peinture, véritable théâtre du nuancier

C’est probablement dans les rayons de peinture que la fascination pour les nuanciers est la plus visible.

Les cartes sont disposées en grands dégradés qui vont des blancs aux couleurs les plus sombres. Le classement semble logique lorsqu’on le regarde de loin. Dès que l’on commence à comparer les teintes, les frontières deviennent beaucoup moins évidentes.

À quel moment un beige devient-il gris ? Où se termine le bleu et où commence le vert ? Pourquoi cette couleur paraît-elle presque blanche sur la carte, alors que son échantillon voisin semble nettement crème ?

Le présentoir nous apprend à regarder les sous-tons. Deux gris apparemment semblables peuvent contenir des quantités différentes de bleu, de jaune ou de rouge. Tant qu’ils sont séparés, la différence paraît minime. Une fois placés à côté du carrelage, du sol ou du canapé, l’un fonctionne et l’autre semble soudain trop froid.

Les fabricants complètent donc le petit échantillon par des formats plus grands et des pots testeurs. Dulux Valentine propose par exemple des testeurs avec rouleau intégré pour appliquer la couleur avant d’acheter la quantité nécessaire au chantier.

Ce passage au mur est indispensable, car la couleur varie selon la lumière naturelle, l’éclairage artificiel, l’orientation de la pièce, la finition de la peinture et les éléments placés autour d’elle. Un échantillon peut paraître chaleureux sous les néons du magasin puis devenir beaucoup plus gris dans une pièce orientée au nord.

Le nuancier donne à la couleur une apparence stable. La pièce nous rappelle qu’elle ne l’est jamais complètement.

 

 

 

Du rayon de peinture à la fiche produit en ligne

La logique du nuancier a fini par envahir les boutiques en ligne.

Lorsque nous regardons un canapé, un pull ou une paire de chaussures, une série de petites pastilles apparaît sous la photographie. Il suffit de cliquer sur l’une d’elles pour que l’objet change de couleur. La forme reste la même ; seule sa version évolue.

IKEA utilise largement ce principe pour présenter ses canapés et ses housses. Un même modèle peut être proposé dans plusieurs tissus, textures et coloris, avec la possibilité de remplacer ensuite la housse sans changer toute la structure du meuble.

Le canapé n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. La même interface apparaît pour les vêtements, les objets de cuisine, les accessoires électroniques, les peintures, les papiers et les fournitures créatives. Le nuancier est devenu un bouton de navigation.

Cette présentation produit une impression de personnalisation. Le produit a été conçu en série, mais nous pouvons choisir la combinaison qui correspond le mieux à notre intérieur ou à nos goûts. Nous ne dessinons pas le canapé et ne créons pas sa couleur, mais nous avons le sentiment de participer à la décision finale.

Le nuancier permet aux marques de résumer une collection sans multiplier les fiches. Pour le client, il transforme un objet unique en famille de possibilités.

Une couleur n’est pourtant pas une pastille

Le sélecteur numérique possède une limite évidente : l’écran ne restitue ni la matière ni la lumière réelle.

La teinte affichée varie selon la luminosité, les réglages et la qualité de l’appareil. Surtout, un carré coloré ne montre pas la manière dont le tissu captera la lumière, la profondeur de son tissage ou son toucher. Sur les fiches IKEA, le nom du textile accompagne d’ailleurs celui de la couleur, car deux housses grises réalisées dans des matières différentes ne produisent pas le même effet. Les photographies rapprochées montrent les textures, mais les avis clients rappellent parfois qu’il reste difficile d’évaluer précisément la couleur à distance.

La même difficulté apparaît avec les fils, les papiers et les peintures. Un coton brillant ne réagit pas comme une laine mate. Une peinture veloutée ne reflète pas la lumière comme une finition satinée. Un papier coloré paraît différent lorsqu’il est placé à côté d’un blanc très froid ou d’un bois chaud.

Pantone lui-même développe des guides distincts selon les supports et continue de commercialiser des échantillons physiques. Le numérique facilite la recherche et la communication, mais l’objet réel reste nécessaire dès que la fidélité de la couleur devient importante.

Nous choisissons avec les yeux, mais la couleur appartient toujours à une matière.

Pourquoi aimons-nous autant regarder les nuanciers ?

L’utilité n’explique pas entièrement leur pouvoir d’attraction. Il est possible de passer plusieurs minutes à feuilleter un éventail sans avoir aucune pièce à repeindre.

Le nuancier possède d’abord la beauté de l’ordre. Les couleurs sont rangées, séparées et classées. Les nuances les plus proches se suivent, créant des passages presque imperceptibles entre le rose et le rouge, le bleu et le vert ou le jaune et le brun.

Ce classement rend visibles des différences que nous ne remarquerions pas autrement. Un vert semble neutre jusqu’à ce qu’on le place entre deux verts plus bleutés. Un blanc paraît parfaitement blanc tant qu’il n’est pas comparé à une teinte plus froide.

Le nuancier offre aussi une forme de collection sans exiger que l’on possède tous les produits. Un petit fragment suffit à représenter chaque possibilité. Il contient symboliquement toutes les couleurs d’une gamme, sans les pots, les meubles ou les centaines de bobines correspondantes.

Mais son attrait tient peut-être surtout à ce qu’il reste ouvert. Un catalogue de meubles montre des objets déjà dessinés. Un nuancier montre ce que ces objets pourraient encore devenir.

Chaque couleur contient un projet qui n’existe pas encore.

Le nuancier a changé notre manière de créer

Cette présence constante des palettes influence désormais les loisirs créatifs.

Nous avons pris l’habitude de choisir les couleurs avant même de définir tous les détails du projet. Nous réunissons quatre fils pour imaginer une broderie, plusieurs papiers pour construire un carnet ou trois peintures pour transformer un meuble. La palette est photographiée, partagée et parfois présentée avant l’objet terminé.

Le nuancier nous aide à construire une cohérence. Il permet de repérer une couleur principale, plusieurs nuances secondaires et un contraste qui donnera du rythme à l’ensemble. Il révèle aussi les déséquilibres : trop de couleurs fortes, pas assez de tons intermédiaires ou plusieurs teintes si proches qu’elles risquent de se confondre.

Mais il peut également ralentir le passage à l’action. Plus les possibilités sont nombreuses, plus nous pouvons croire qu’il existe quelque part une association encore plus juste. Après avoir choisi quatre couleurs, nous continuons à regarder les autres, au cas où un vert légèrement différent transformerait tout le projet.

Le nuancier organise le choix tout en rendant le renoncement plus difficile.

 

 

 

Classer la couleur sans réussir à la fixer

Le grand succès de Pantone tient à une promesse très forte : permettre à plusieurs personnes de parler de la même couleur.

Cette promesse a transformé l’imprimerie, le design et la fabrication. Elle a aussi diffusé dans notre quotidien une nouvelle manière de regarder les objets. Nous ne voyons plus seulement un canapé, un mur ou un écheveau. Nous voyons une forme à laquelle plusieurs couleurs pourraient être appliquées.

Les fabricants de peinture ont leurs cartes, les marques textiles leurs échantillons et les sites marchands leurs petites pastilles interactives. Chacun construit son propre système, mais tous partagent la même idée : rendre la couleur comparable avant de la rendre réelle.

Le paradoxe est que cette couleur si soigneusement classée continue à nous échapper un peu. Elle change avec le support, la lumière, la texture et les nuances placées autour d’elle. Le numéro la rend transmissible, mais il ne supprime jamais totalement l’expérience de la regarder.

C’est sans doute pour cette raison que nous continuons à emporter plusieurs cartes de peinture chez nous, même après avoir passé une heure devant le présentoir. Nous savons que le choix ne se fera pas véritablement dans le magasin.

Le nuancier nous présente les possibilités. C’est la matière, une fois entrée dans notre quotidien, qui donne la réponse.

Et vous, arrivez-vous à choisir rapidement une couleur ou repartez-vous toujours avec plusieurs échantillons presque identiques ?

À très vite !

Caroline

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