Hello les Makers, j’espère que vous allez bien !
Avant les tableaux Pinterest remplis de cuisines colorées, de broderies fleuries et de pulls que l’on ne tricotera probablement jamais, il y avait les piles de magazines.
Elles occupaient une étagère du salon, le bas d’une armoire ou un carton dans le garage. Certains numéros restaient intacts, rangés par date. D’autres avaient perdu plusieurs pages, découpées pour conserver un modèle de robe, une grille de point de croix ou une idée de décoration de table. Les plus utiles étaient pliés, annotés, parfois tachés par le café ou piqués d’une épingle restée accrochée au papier.
Dans les années 1980 et 1990, trouver une idée créative demandait rarement de partir de rien. Les sources existaient déjà en grand nombre : magazines féminins, revues spécialisées, catalogues de laine, patrons vendus en pochette, vitrines de mercerie, catalogues de vente par correspondance et modèles transmis par une amie. L’inspiration était simplement dispersée entre plusieurs objets et plusieurs lieux.
Elle arrivait moins vite, mais elle restait souvent plus longtemps sous les yeux.
Le magazine, premier rendez-vous avec les nouveautés
Les magazines occupaient une place centrale. On ne les achetait pas nécessairement pour réaliser immédiatement un projet précis. On les feuilletait pour voir ce qui se faisait, découvrir les couleurs de la saison, repérer un pull ou comprendre comment transformer un meuble. Un numéro pouvait proposer dans les mêmes pages une robe à coudre, une layette, un abat-jour décoré, une recette de cuisine et une idée de cadeau pour la fête des Mères.
Modes & Travaux était déjà une institution. Créé en 1919 autour de la couture, de la broderie et des patrons, le magazine avait accompagné plusieurs générations de lectrices bien avant les années 1980. Lorsqu’il a travaillé sur ses archives pour son quatre-vingt-quinzième anniversaire, il a d’ailleurs demandé à ses lectrices de lui envoyer les anciens patrons, bons de commande et photographies de réalisations qu’elles avaient conservés jusque dans les années 1990. Ces documents montrent que les modèles publiés ne restaient pas enfermés dans les pages : ils devenaient des vêtements, des objets et parfois des souvenirs familiaux.
Prima, lancé en 1982, s’est rapidement imposé avec une formule très concrète mêlant mode, décoration, cuisine, loisirs et conseils pratiques. Le magazine pouvait inclure un modèle de tricot ou permettre de commander un patron de couture. Son succès reposait précisément sur cette densité d’informations immédiatement utilisables : on achetait un seul numéro et l’on repartait avec des idées pour la maison, la garde-robe et les activités créatives.
À côté de ces grands titres généralistes, 100 Idées proposait un univers plus libre, très marqué par le fait-main, la récupération, les textiles et une manière moins conventionnelle de regarder la maison et les vêtements. Le magazine, né au début des années 1970, a disparu en 1988, mais ses derniers numéros appartiennent pleinement à la mémoire créative des années 1980. Des lectrices continuent aujourd’hui à rechercher ses modèles de pulls, de couture ou de décoration, parfois pour refaire un ouvrage porté plusieurs décennies auparavant.
Puis il y avait Burda. Le magazine avait quelque chose d’un peu intimidant lorsque l’on dépliait sa grande planche de patrons couverte de lignes rouges, bleues, vertes et noires qui semblaient toutes se croiser exactement au même endroit. Il fallait repérer le numéro de la pièce, suivre la bonne ligne, la recopier sur du papier adapté et penser à ajouter les marges lorsqu’elles n’étaient pas comprises. Cette complexité n’empêchait pas le magazine de rendre accessibles des vêtements inspirés de la mode du moment. Depuis sa création, Burda a précisément construit son succès sur l’intégration de patrons permettant aux lectrices de coudre elles-mêmes les modèles présentés.
Ces revues constituaient une sorte de fil d’actualité mensuel, mais un fil d’actualité que l’on pouvait poser sur la table, reprendre le lendemain et conserver pendant dix ans.
On ne sauvegardait pas une idée, on découpait la page
Lorsqu’un projet plaisait vraiment, plusieurs possibilités existaient. On gardait le magazine entier, on cornait la page ou l’on découpait soigneusement l’article pour le ranger dans un classeur.
Le classement était parfois très organisé. Une pochette pour le tricot, une autre pour les activités d’enfants, une troisième pour les idées de Noël. Dans d’autres maisons, toutes les coupures finissaient dans une chemise cartonnée, mélangées avec des recettes, des échantillons de papier peint et des notices de machines à coudre.
La page découpée avait un avantage évident : elle ne disparaissait pas derrière deux cents nouvelles images. Une fois posée près de la machine à coudre ou glissée dans le panier à laine, elle rappelait régulièrement l’existence du projet. Elle pouvait attendre des mois, mais elle occupait physiquement une place.
Elle avait aussi un inconvénient assez définitif : il arrivait que le verso contienne précisément le début d’un autre modèle dont on aurait besoin plus tard.
Les classeurs de coupures ressemblaient déjà beaucoup à nos tableaux Pinterest. On y rapprochait des images qui ne venaient pas du même univers. Une blouse aperçue dans un magazine de mode pouvait côtoyer un motif extrait d’une revue de broderie et une palette de couleurs découpée dans une publicité. La grande différence était que chaque ajout exigeait une petite décision : fallait-il réellement sacrifier la page pour conserver cette idée ?
Les catalogues de laine vendaient autant un style qu’une pelote
Pour les tricoteuses, les catalogues Phildar, Pingouin, Bergère de France, Bouton d’Or ou Anny Blatt jouaient un rôle immense. Ils ne se contentaient pas de présenter les fils disponibles. Ils montraient ce que ces fils pouvaient devenir.
Les pulls étaient photographiés dans de vrais décors, portés avec des jupes, des pantalons, des bijoux et parfois des coiffures qui suffisent aujourd’hui à dater immédiatement le catalogue. Un modèle était rarement présenté comme un simple assemblage de mailles. Il appartenait à une silhouette complète : pull oversize aux épaules généreuses, cardigan pastel, jacquard très graphique ou layette ornée de petits motifs.
Phildar éditait dans les années 1980 plusieurs revues et catalogues de modèles, notamment sous les titres Phildar Mailles et Phildar Mode. Au début des années 1990 apparaît également Phildar Magazine. Les notices conservées par la Bibliothèque nationale de France témoignent de cette production régulière et de sa diffusion au-delà de la France, avec plusieurs éditions étrangères.
Bergère de France conserve de son côté les explications de modèles publiés depuis plus de quarante ans et propose encore aux clientes de rechercher un ancien patron dans ses archives. Cette continuité dit beaucoup de l’attachement aux catalogues : certaines personnes ne se souviennent plus du numéro exact, mais gardent en tête « un pull rouge avec des torsades » ou « une veste pour enfant tricotée au début des années 1990 ».
Le catalogue guidait également l’achat. Le modèle indiquait une qualité de laine, une couleur et un nombre précis de pelotes. Il suffisait ensuite de se rendre dans une boutique de la marque ou chez un revendeur. L’inspiration et le matériel étaient réunis dans le même circuit commercial.
Cette organisation avait quelque chose de rassurant, mais aussi de contraignant. Lorsque la laine recommandée n’existait plus, il fallait trouver une équivalence sans calculateur en ligne ni groupe Facebook spécialisé. C’est à ce moment-là qu’intervenait une personne essentielle : la mercière.
La mercerie faisait office de moteur de recherche
On arrivait en mercerie avec une page pliée dans le sac, une pelote dont l’étiquette avait disparu ou un morceau de tissu que l’on souhaitait assortir. La demande pouvait être très précise — retrouver exactement ce bouton — ou beaucoup plus vague : « Je voudrais faire quelque chose dans ce style, mais pas avec cette couleur. »
La mercière connaissait les fils, les marques et les tiroirs. Elle savait qu’un galon existait en plusieurs largeurs, qu’une laine pouvait être remplacée par une autre et qu’un tissu trop souple ne donnerait jamais le résultat très structuré de la photographie. Elle ne montrait pas cent cinquante réponses en une seconde. Elle en proposait deux ou trois, en tenant compte du budget, du niveau et de ce qui était réellement disponible dans le magasin.
Cette limitation influençait le projet. Si le bleu exact n’existait pas, on repartait avec un vert. Si les boutons coûtaient trop cher, on choisissait une fermeture différente. Si le tissu à fleurs ne possédait pas le bon tombé, il fallait revoir le modèle.
L’idée ne restait donc pas toujours fidèle à l’image d’origine. Elle se transformait au contact des matières et des contraintes.
La mercerie était également un lieu de transmission. Une cliente pouvait montrer son ouvrage, demander comment réaliser une finition ou entendre une conversation sur une technique qu’elle ne connaissait pas. L’information circulait entre les rayons, sans publication ni nombre d’abonnés. Elle dépendait beaucoup des personnes présentes ce jour-là.
Les modèles voyageaient entre les familles, les voisines et les collègues
Lorsqu’une personne possédait un beau patron, il était rare qu’elle soit la seule à l’utiliser. Les magazines et les catalogues circulaient entre sœurs, amies, voisines et collègues. On prêtait un numéro en précisant qu’il faudrait absolument le rendre, puis l’on oubliait parfois à qui il appartenait.
Les modèles courts pouvaient être recopiés à la main. Les grilles de tricot ou de point de croix se reproduisaient sur du papier quadrillé. Pour les patrons de couture, on utilisait du papier de soie, du papier carbone ou une roulette permettant de reporter les lignes. Avec la généralisation des photocopies, les pages ont commencé à circuler encore plus facilement, souvent accompagnées d’annotations ajoutées par les personnes qui avaient déjà réalisé le modèle.
Ces notes manuscrites étaient parfois plus précieuses que les explications officielles : « attention, manches trop courtes », « prévoir une pelote supplémentaire », « ne pas suivre le rang 12, il y a une erreur ».
Le modèle devenait collectif. Son origine pouvait finir par se perdre complètement. On savait seulement qu’il venait d’une tante, d’une ancienne collègue ou de la mère d’une amie. Quelques générations plus tard, il se retrouvait dans une pochette transparente avec un titre écrit au stylo : « pull beige de Véronique ».
Cette circulation était une forme de réseau social, mais un réseau de petite taille, fondé sur la confiance et la proximité. Elle favorisait les échanges, tout en limitant fortement l’accès aux idées. Une personne entourée de couturières et de tricoteuses disposait d’une bibliothèque vivante. Une autre pouvait ne connaître personne capable de lui expliquer comment monter une fermeture éclair.
Les catalogues de vente par correspondance étaient de gigantesques moodboards
Toutes les inspirations ne venaient pas de publications créatives. Les catalogues de La Redoute, des 3 Suisses ou de la Blanche Porte occupaient eux aussi une place importante dans les maisons.
On y regardait les vêtements, bien sûr, mais également les chambres, les rideaux, les dessus-de-lit, les luminaires et les associations de couleurs. Une page pouvait donner envie de raccourcir une jupe, de coudre des coussins assortis ou de repeindre un meuble. Les images montraient des intérieurs complets dans lesquels chaque objet semblait naturellement à sa place.
La Redoute avait développé son premier catalogue de vente à distance dès 1928 et proposait déjà depuis longtemps de la mode, du linge, de l’ameublement et des loisirs. Dans les années 1980 et 1990, ces gros catalogues saisonniers étaient suffisamment présents pour devenir des références visuelles communes. Les bibliothèques du CNAM conservent notamment les éditions de 1982, 1985, 1994 et 1995, tandis que le musée La Piscine de Roubaix souligne le rôle de l’entreprise dans la diffusion de la mode et du design auprès d’un très large public.
Ces catalogues n’expliquaient pas comment fabriquer les objets présentés. Ils fournissaient autre chose : des silhouettes, des ambiances et des détails que l’on pouvait tenter de reproduire avec ce que l’on avait déjà.
Il arrivait ainsi qu’une idée de couture commence non pas devant un patron, mais devant une robe que l’on n’avait pas l’intention de commander.
Les vitrines et les vêtements des autres comptaient beaucoup
Avant de pouvoir photographier discrètement un détail avec son téléphone, il fallait observer et mémoriser.
Une veste aperçue dans une vitrine pouvait donner envie de changer la forme d’un col. Un pull porté par une collègue devenait le point de départ d’un modèle tricoté à la maison. On regardait comment une poche était placée, comment un tissu tombait ou comment deux couleurs étaient associées. Lorsque la personne était proche, on pouvait lui demander de retourner le vêtement pour comprendre la couture. Dans le cas contraire, il fallait reconstruire le souvenir une fois rentrée.
Cette manière de chercher demandait moins de vocabulaire technique. On ne savait pas toujours qu’une manche était raglan, qu’une jupe était coupée dans le biais ou qu’un motif appartenait à une technique particulière. On voyait simplement un effet que l’on souhaitait retrouver.
L’imprécision créait des écarts. Le résultat ne ressemblait pas exactement au modèle observé, mais c’est souvent dans ces écarts que se glissait une part de création personnelle.
À la fin des années 1990, les loisirs créatifs deviennent un univers identifié
Le vocabulaire lui-même évolue au cours de cette période. Pendant longtemps, on parlait surtout de travaux manuels, d’ouvrages de dames, de couture ou de bricolage. L’expression « loisirs créatifs » s’impose progressivement pour réunir des activités très diverses sous une même bannière plus moderne.
Le premier salon Créations & savoir-faire est organisé à Paris en 1996. Pensé comme un rendez-vous consacré au faire soi-même, il rassemble des techniques, des fournitures, des démonstrations et des ateliers. Son développement accompagne la transformation de pratiques auparavant dispersées en un véritable marché identifié.
À Toulouse, un salon des loisirs créatifs réunissait déjà près de quatre-vingts exposants en octobre 1999, autour de la broderie, de la décoration, des perles, du papier et d’autres techniques accessibles au grand public. Les visiteurs pouvaient découvrir des produits, observer les gestes et participer à des initiations.
Les salons ajoutaient une dimension nouvelle : il devenait possible de réunir en une seule journée ce que l’on cherchait auparavant dans plusieurs magazines et plusieurs boutiques. On repartait avec des sacs de fournitures, des fiches explicatives et suffisamment d’idées pour plusieurs années.
Certaines sont probablement encore dans un placard.
Avait-on vraiment moins d’idées ?
Nous pourrions penser que les créatrices des années 1980 et 1990 vivaient dans un univers pauvre en images. En réalité, elles disposaient déjà de nombreuses sources. La vraie différence concernait moins la quantité absolue que l’accès et le rythme.
Un magazine proposait quelques dizaines de projets sélectionnés par une rédaction. Un catalogue de laine montrait une collection par saison. Une mercerie travaillait avec un nombre limité de fournisseurs. Ces filtres réduisaient les choix, mais rendaient chaque image plus visible.
Aujourd’hui, Pinterest peut afficher davantage d’idées en une heure qu’une personne n’en aurait découvert en plusieurs mois. Cette richesse est extraordinaire lorsque l’on cherche une technique précise ou que l’on souhaite sortir des tendances proposées par les grandes marques. Elle permet de découvrir des créatrices indépendantes, des pratiques venues d’autres pays et des manières de faire auxquelles nous n’aurions jamais eu accès auparavant.
Elle peut aussi donner l’impression étrange de ne jamais avoir trouvé la bonne idée. Après une robe, il en apparaît une autre, puis une troisième, peut-être un peu plus originale ou plus simple à réaliser. La recherche continue alors même que le premier modèle convenait parfaitement.
Dans les années 1980 et 1990, on choisissait parfois un projet simplement parce que c’était le plus beau parmi ceux que l’on avait sous les yeux. Ce choix n’était pas nécessairement meilleur, mais il permettait de commencer.
Des idées moins nombreuses, mais davantage transformées
Les anciens modèles étaient rarement reproduits à l’identique. Les matières disponibles, le budget, le niveau technique et les conseils reçus modifiaient le projet. Une robe devenait une blouse, un pull perdait ses manches ballon et une broderie changeait entièrement de couleurs parce qu’il fallait utiliser les fils déjà présents dans la boîte.
Cette adaptation était parfois choisie. Elle était souvent imposée.
Pinterest nous donne aujourd’hui accès à des références extrêmement précises. Nous pouvons trouver le même tissu, le même patron et parfois la vidéo montrant chaque étape. Cela facilite énormément l’apprentissage, mais peut aussi rendre l’écart avec l’image finale plus difficile à accepter.
Les créatrices des années 1980 et 1990 n’étaient pas plus inventives par nature. Elles étaient simplement habituées à combler les informations manquantes. Le modèle leur fournissait un point de départ, pas toujours une route parfaitement balisée.
Avant Pinterest, les idées se trouvaient dans les magazines, les catalogues de laine, les vitrines et les merceries. Elles se glissaient aussi dans les sacs à main sous la forme d’une photocopie, passaient d’une table de cuisine à une autre et revenaient parfois plusieurs années plus tard, annotées par une personne dont on ne reconnaissait plus l’écriture.
Nous avons depuis gagné un accès incomparable aux images et aux savoir-faire. Mais il reste quelque chose de très attachant dans ces anciens classeurs : ils ne contenaient pas tout ce qui aurait pu nous plaire. Ils conservaient uniquement ce que quelqu’un avait pris le temps de choisir.
Et vous, avez-vous encore chez vous un ancien catalogue de tricot, une planche de patrons ou un classeur rempli de pages découpées ?
À très vite !
Caroline

















