Hello les Makers, j'espère que vous allez bien !
Dans un tableau de Paul Klee, les couleurs occupent la surface avec une liberté que l’on pourrait croire parfaitement assumée. Les carrés se côtoient, se répondent et construisent un équilibre qui n’a aucune raison de respecter l’ordre d’un nuancier.
Ursus Wehrli, lui, semble y voir un problème de rangement.
Il récupère chaque morceau de couleur, rassemble les rouges avec les rouges, aligne les bleus, empile les jaunes et transforme l’œuvre en un inventaire parfaitement ordonné. Ailleurs, il démonte une composition abstraite, trie les formes selon leur taille ou réunit les éléments d’un tableau comme s’ils avaient été laissés en désordre après une journée de travail.
L’image obtenue est absurde, immédiatement lisible et souvent très drôle. Elle contient exactement les mêmes éléments que l’œuvre d’origine, mais quelque chose d’essentiel a disparu. Les couleurs sont toujours là ; la peinture, beaucoup moins.
Depuis le début des années 2000, l’artiste suisse s’est fait connaître en « rangeant » des œuvres célèbres, puis des objets, des personnes et des scènes du quotidien. Un bouquet devient une succession de tiges, de feuilles et de pétales classés par catégories. Une salade de fruits est décomposée en petits tas. Les voitures d’un parking se regroupent par couleur. Une plage remplie de baigneurs se transforme en composition géométrique.
Son travail ressemble parfois à la satisfaction que l’on éprouve devant un tiroir parfaitement organisé. Mais il raconte aussi quelque chose de plus troublant : lorsque nous mettons de l’ordre dans une création, comprenons-nous mieux ce qu’elle contient ou détruisons-nous précisément ce qui la faisait vivre ?
Un typographe qui regarde le désordre comme une composition
Ursus Wehrli est né en Suisse en 1969. Avant de devenir artiste, photographe, auteur et homme de scène, il a suivi une formation de typographe. Depuis la fin des années 1980, il forme également avec Nadja Sieger le duo de cabaret Ursus & Nadeschkin. Cette double origine — la typographie et l’humour — permet de comprendre une grande partie de son travail.
Le typographe apprend à observer les espacements, les alignements, les masses et les rapports entre les formes. Il sait qu’un décalage de quelques millimètres peut modifier l’équilibre d’une page. Le comédien, de son côté, repère les règles invisibles qui organisent nos comportements et les pousse suffisamment loin pour les rendre ridicules.
Chez Ursus Wehrli, ranger devient donc une manière de lire l’image. Il ne se contente pas de déplacer des objets au hasard pour obtenir une photographie agréable. Il identifie les éléments qui composent une scène, choisit un critère de classement, puis applique cette logique jusqu’à son extrémité.
Une œuvre abstraite est traitée comme une boîte de briques mal triée. Une soupe de lettres devient un alphabet. Des frites accompagnées de ketchup sont séparées par tailles et par couleurs. La scène initiale et sa version ordonnée sont généralement présentées côte à côte, de façon à rendre la transformation immédiatement perceptible.
Son premier livre consacré à ce principe, Kunst aufräumen, paraît en 2002. Il y réorganise des œuvres abstraites afin de les rendre, selon la présentation volontairement sérieuse du projet, plus claires et moins encombrantes. Un second volume poursuit l’expérience, avant que Die Kunst, aufzuräumen, publié en 2011, ne fasse sortir le rangement des musées pour l’appliquer à la vie quotidienne.
Le projet a ensuite été traduit dans de nombreux pays, notamment en français sous les titres L’Art en bazar, L’Art toujours en bazar et Photos en bazar. Sa conférence TED, enregistrée en 2006, a largement contribué à faire circuler cette étrange proposition : remettre de l’ordre dans l’art moderne en classant ses composants par couleur et par taille.
Tout devient plus clair, mais raconte beaucoup moins
Le geste de Wehrli est efficace parce qu’il crée une comparaison très simple. Avant, le chaos. Après, l’ordre.
Devant la seconde image, notre regard n’a presque plus besoin de chercher. Les formes similaires sont réunies, les couleurs suivent une progression et les objets occupent des places faciles à décrire. Nous pouvons compter, comparer et vérifier qu’aucun élément ne dépasse.
Cette lisibilité procure un réel plaisir visuel. Elle rejoint notre fascination contemporaine pour les ateliers impeccablement rangés, les fils classés selon un dégradé, les perles réparties dans de petites cases et les outils suspendus à intervalles réguliers. Le travail d’Ursus Wehrli anticipait largement l’esthétique des objets soigneusement alignés et photographiés vus du dessus, devenue depuis une véritable grammaire visuelle sur les réseaux sociaux.
Mais lorsqu’il range une œuvre d’art, l’artiste met en évidence ce que cet ordre nous fait perdre.
Dans un tableau, une forme ne compte pas seulement pour ce qu’elle est. Sa position modifie la manière dont nous la percevons. Un carré rouge isolé au milieu de tons froids ne joue pas le même rôle que ce même carré rangé dans une colonne de rouges. Une ligne oblique peut créer un mouvement, une tension ou une direction. Une fois remise à l’horizontale avec les autres lignes, elle devient un simple élément d’inventaire.
Les composants n’ont pas disparu. Leurs relations, si.
C’est probablement là que le travail de Wehrli devient plus intéressant qu’une plaisanterie sur l’art contemporain. Il révèle que la création ne réside pas uniquement dans les choses choisies, mais dans la manière dont elles sont rapprochées, espacées, répétées ou volontairement déséquilibrées.
Nous pouvons posséder les bonnes couleurs, les belles matières et tous les outils nécessaires sans parvenir à créer une composition vivante. À l’inverse, quelques éléments ordinaires, disposés avec précision, peuvent produire une image très forte.
Ranger l’œuvre permet donc de voir sa matière première. Cela permet aussi de constater que la matière première ne suffit jamais.
Le rangement comme geste de démontage
Dans les pratiques créatives, nous avons souvent envie de comprendre comment une réalisation a été fabriquée. Nous observons une broderie pour identifier les différents points, regardons l’envers d’un vêtement ou décomposons une palette afin de retrouver les couleurs qui la constituent.
Ursus Wehrli applique cette logique de manière littérale : il démonte visuellement la création.
Son travail pourrait presque être utilisé comme un exercice d’analyse. Que reste-t-il d’une image lorsque l’on en sépare les lignes, les couleurs, les objets et les personnages ? Combien d’éléments étaient réellement présents ? Lesquels dominaient la composition alors que nous ne les avions pas remarqués ?
Cette façon de regarder peut être très utile dans un atelier. Une composition qui ne fonctionne pas peut être photographiée, puis mentalement démontée. Y a-t-il trop de formes de même taille ? Une couleur apparaît-elle une seule fois sans être reprise ailleurs ? Les éléments sont-ils tous répartis de façon égale, au point de ne créer aucun rythme ?
Le classement aide à identifier les ingrédients. La création commence ensuite lorsqu’on accepte de les remettre en désordre — mais dans un désordre choisi.
C’est la différence entre une boîte de boutons triés par teintes et les mêmes boutons cousus sur un textile. Dans la boîte, nous voyons très bien ce que nous possédons. Sur le tissu, nous devons décider lequel sera isolé, lequel rejoindra un groupe et quels espaces resteront vides.
Ursus Wehrli ne propose pas de méthode créative au sens classique. Pourtant, en montrant l’écart entre une composition et son inventaire, il nous apprend à regarder les relations plutôt que les objets seuls.
Quand le monde entier devient une boîte à compartiments
Après les tableaux, Wehrli s’est attaqué à des scènes beaucoup plus vastes. Ranger un bouquet ou un bac à sable est encore envisageable à la main. Organiser des voitures sur un parking ou les personnes installées sur une pelouse demande une tout autre préparation.
Ces images se situent entre photographie, performance et mise en scène collective. Les participants, vêtements, serviettes ou véhicules sont déplacés selon des règles de couleur, de forme ou de fonction. Le rangement ne s’effectue plus sur une reproduction que l’on peut découper : il doit être réalisé dans l’espace réel.
Avec Welt aufräumen, publié en 2021, son ambition prend une ampleur volontairement démesurée : après l’art et les objets du quotidien, il s’agit désormais de ranger le monde.
Cette progression révèle aussi la part physique du projet. Une photographie parfaitement ordonnée peut sembler froide et presque automatique. Elle cache pourtant des heures consacrées à déplacer, mesurer, regrouper et recommencer. Le résultat final paraît évident parce que tout le travail nécessaire à sa réalisation a disparu du cadre.
On retrouve ici un paradoxe fréquent dans la création. Plus une composition semble nette et simple, plus elle a parfois nécessité de décisions. Il faut beaucoup d’efforts pour donner l’impression que chaque chose a trouvé sa place naturellement.
Chez Wehrli, cet effort est aussi comique parce qu’il est complètement disproportionné. Personne n’avait besoin que les serviettes d’une pelouse soient classées par couleur. Aucun problème n’est véritablement résolu. Une fois la photographie prise, les objets et les personnes reprendront leur place dans le désordre du monde.
Le rangement devient une dépense d’énergie sans utilité pratique, réalisée uniquement pour produire une nouvelle façon de voir.
Le plaisir de l’ordre n’est jamais tout à fait innocent
Il serait facile de réduire ces photographies à des images « satisfaisantes ». Certaines le sont réellement. Les alignements apaisent le regard et permettent de saisir l’ensemble immédiatement.
Mais l’ordre implique toujours un choix.
Pour classer, il faut déterminer ce qui se ressemble, ce qui doit être séparé et quel critère mérite de l’emporter. Devons-nous ranger les objets par taille, par couleur ou par fonction ? Une tomate appartient-elle au groupe des aliments rouges ou à celui des légumes ronds ? Chaque système produit une version différente du monde.
Le travail de Wehrli rend ce choix particulièrement visible. Ses catégories semblent logiques, mais elles sont aussi arbitraires. Il pourrait toujours ranger autrement.
Cette observation concerne directement nos pratiques créatives. Un nuancier classe les fils par couleurs ; un magasin peut les répartir par marques ou par compositions. Une bibliothèque organise les livres selon leurs auteurs, leurs genres ou leur taille. Un atelier rangé selon la nature des outils ne produira pas les mêmes associations qu’un atelier organisé autour de projets en cours.
Le classement facilite certaines idées et en empêche d’autres.
Lorsque toutes les perles bleues sont réunies, il devient facile de composer un camaïeu. Lorsqu’elles sont séparées dans plusieurs boîtes correspondant à des projets différents, elles rencontrent d’autres formes et d’autres matières. Il n’existe pas de rangement totalement neutre.
Ursus Wehrli pousse simplement ce principe jusqu’au point où il devient impossible de ne pas le voir.
Et si le désordre était une réserve de possibilités ?
Dans un atelier, le désordre peut ralentir, faire perdre du matériel et transformer une simple paire de ciseaux en objet introuvable. Il ne s’agit donc pas de prétendre que le chaos serait toujours plus créatif que l’ordre.
Mais tous les désordres ne se ressemblent pas.
Il existe celui dans lequel les outils disparaissent, et celui créé par les recherches en cours : des tissus rapprochés pour vérifier leurs couleurs, des essais posés côte à côte, des fils sortis parce qu’une nuance pourrait fonctionner et des chutes conservées parce qu’elles viennent soudain de trouver une utilité.
Le travail de Wehrli nous permet de comprendre la différence. Lorsqu’il range une œuvre, il supprime les rencontres imprévues. Chaque chose rejoint les éléments de sa catégorie. Le résultat est net, mais aucune forme ne vient plus en perturber une autre.
Or, une grande partie de la créativité naît précisément de ces voisinages étranges.
Un bouton posé par hasard sur un papier peut suggérer une fleur. Une chute de tissu glissée près d’une broderie modifie la palette. Deux objets qui n’auraient jamais dû partager la même boîte deviennent le début d’un projet.
Le rangement protège et rend accessible. Le désordre temporaire permet de chercher.
Un atelier créatif a probablement besoin des deux : un ordre suffisamment solide pour retrouver ce que l’on possède, puis la liberté de déplacer les catégories lorsque le projet commence.
Ranger pour regarder, déranger pour créer
Ursus Wehrli a construit une œuvre entière à partir d’une idée que l’on pourrait résumer en quelques mots : prendre ce qui est dispersé et le remettre en rang.
La simplicité du principe explique en partie sa force. Un enfant peut comprendre l’image immédiatement, tandis qu’un adulte peut y lire une réflexion sur l’art, la classification, l’efficacité ou notre besoin de contrôler ce qui nous entoure. Ses livres sont d’ailleurs régulièrement utilisés comme supports pédagogiques, tant ils permettent d’aborder facilement les couleurs, les formes et la composition.
Mais son travail n’est pas une célébration naïve du rangement. La version ordonnée est rarement meilleure que l’originale. Elle est plus claire, plus pratique à compter et souvent très belle. Elle est aussi privée de mouvement, de narration et de surprise.
En 2023, son livre Unnütze Dinge — que l’on pourrait traduire par « choses inutiles » — s’est intéressé à un geste presque inverse : transformer des objets utiles mais ordinaires jusqu’à les rendre inutiles et spectaculaires. Après avoir consacré des années à imposer de l’efficacité là où elle n’avait aucun sens, Wehrli semble ainsi continuer à jouer avec notre obsession de la rationalité.
Son travail nous rappelle qu’une création n’a pas toujours besoin d’être utile, parfaitement classée ou immédiatement compréhensible. Elle peut aussi exister pour déplacer notre regard, provoquer une hésitation et montrer le monde selon une règle que personne n’avait pensé à appliquer.
Ranger une œuvre permet d’en révéler tous les éléments.
Pour la recréer, il faudra accepter de les mélanger à nouveau.
Et vous, lorsque vous commencez un projet, avez-vous besoin d’un atelier parfaitement ordonné ou d’un peu de désordre pour voir apparaître les idées ?
A très vite !
Caroline




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